Michel Plessix et Franck Le Gall : quand deux rêveurs suivent les fourmis
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Le dessinateur Michel Plessix s'est éteint le 21 août dernier. CultureBD lui rend un dernier hommage en publiant l'interview qu'il avait donné l'année dernière en compagnie de Franck Le Gall. 

 

 Franck Le Gall et Michel Plessix font suivre les fourmis au jeune Saïd, un petit berger rêveur. Ses aventures en plein désert seront pleines de rencontres surprenantes et magiques. Retour sur ce conte enchanteur en compagnie de ses auteurs...

 

 Mêler absurde et Orient


Comment est né ce conte initiatique ?


Michel Plessix : Après Le Vent dans les Sables, j'avais envie de travailler sur des formats plus courts et de faire du nonsense. J'ai donc pensé à mon ami Frank le Gall et à ses Petits contes noirs, qui a tout de suite accepté. A l’origine, notre projet, était constitué de petites histoires de deux à cinq planches gentiment absurdes, mais n'a séduit aucun des éditeurs jusqu'à ce que Casterman ne l'ait entre les mains. Frank a alors complètement retravaillé le projet, le transformant en un long conte oriental où l'absurde disparaît au profit d'une douce fantaisie. 

 
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 Franck Le Gall : J'ai toujours été séduit par l'Orient des Mille et une nuits, ces films que je voyais étant petit, comme L'histoire du petit Muck, Aladin, Ali Baba... Plus tard, j'ai lu les Mille et une nuits dans la version d'Antoine Galland ou le merveilleux Zadig de Voltaire mais j'aime aussi des conteurs plus modernes comme Tahar Ben Jelloun.
Quand j’ai opté pour cet univers oriental, j'ignorais complètement, dans ma grande candeur, que Michel sortait à peine du Vent dans les Sables !

 

Franck Le Gall, comment avez-vous adapté votre plume pour le trait de Michel Plessix ?


Franck Le Gall : Je n'ai pas adapté ma plume, de la même manière que Michel n'a pas adapté son trait. Ce sont plutôt les histoires qui conditionnent la façon d'écrire et de dessiner.

 
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 Quand j'écris un Théodore Poussin, il y a un ton qui m'est naturel, volontiers désuet et littéraire. Mais rien ne m'empêche d'écrire autrement, et Là où vont les fourmis m'est tout aussi naturel : tout ça sort de la même plume, en somme.

 

 Pourquoi avoir choisi le désert ?

 

 Frank Le Gall : Je voulais surtout écrire un petit conte philosophique oriental mais l'histoire a décidé pour moi du décor, comme elle avait déterminé le ton du récit. N'oubliez pas que je ne savais pas du tout que Michel, venait de passer plusieurs années dans le désert, sur ses planches !

 

Michel Plessix : Le désert de Là où vont les fourmis n’est pas le même que celui du Vent dans les sables. Le Vent dans les Sables se situe dans les dunes sahariennes. Là où vont les fourmis se passe dans des étendues caillouteuses, inspirées plutôt de régions comme le Yémen ou l'île de Socotra. D'ailleurs les arbres et plantes un peu bizarres que l'on peut voir dans l'album existent vraiment. Ils sont endémiques à cette île de Socotra. La nature a beaucoup d'imagination !

 

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Le problème principal pour la représentation d'un désert est surtout la mise en scène de son immensité. Mais c'est un problème auquel je me suis frotté depuis le premier Julien Boisvert sorti en 1989. Le fait de m'être baladé quelques fois dans des zones désertiques du Maghreb avec même une incursion dans le Sahara m'a facilité la tâche. Rien de tel que voir pour comprendre.

 

Comment est née Zakia, la chèvre douée de parole et d’un port de tête hautain ?

 

Michel Plessix : Le port de tête hautain ? Je dirais plutôt altier. Et elle l'avait déjà avant de devenir une vieille chèvre qui parle et qui sent le suint.


Frank Le Gall : Un personnage naît toujours de deux parents : le scénariste l'imagine, le dessinateur lui donne corps. Dans le cas de Zakia, l'alchimie a été parfaite. Déjà au stade du script, je la voulais drôle, un peu bête et attachante. Mais quand Michel s'est mis à la faire vivre, j'ai eu du mal à m'en remettre ! Elle reste mon personnage préféré de l'histoire, pour les mêmes raisons, sans doute, que René Goscinny adorait ses Dalton. Les héros sont souvent pétris de qualités et ça ne les rend pas aussi touchants que leurs comparses, toujours plus typés.

 

 

 À chacun son rêve…


L’album s’ouvre sur toutes les histoires que vous ne narrerez pas : pourquoi avoir intégré ce clin d’œil ?


Frank Le Gall : Ah, il y a deux raisons à ça : d'abord, dans la première version, constituée d'histoires courtes, la première case de chaque récit racontait une petite histoire n'ayant rien à voir avec Saïd et Zakia. Ce découpage permettait de montrer la quantité de choses étonnantes qui se passait dans le monde, tandis que Saïd, lui, était contraint de garder le troupeau de chèvres de son grand-père.

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 Ces petits contes nous plaisaient à tous les deux et, quand j'ai retravaillé le scénario pour en faire une histoire longue, j'ai eu envie de les garder en les réunissant sur la première page. Puis, pour ne pas en faire qu’une simple introduction surprenante mais gratuite, je me suis appliqué à semer dans l'histoire les éléments évoqués dans cette première page : une étoile, un savant, un pirate, un géant...

 

Ce conte met en scène les rêves, la destinée et finalement l’amour filial, comment ces fils se sont-ils entremêlés ?

 

Frank Le Gall : Le rêve, les rêves, tiennent une part importante dans toutes mes histoires. J'ai parfois l'impression que la vie n'est qu'un rêve que nous faisons... La destinée et l'amour filial sont également de mes thèmes majeurs, autour desquels Théodore Poussin est entièrement bâti. Mais Là où vont les fourmis m'a permis de développer d'autres thèmes que je n'avais pas eu l'occasion d'aborder, comme ce rapport étrange entre le rêve et la réalité : ici, le rêve précède à chaque fois l'action et prédit ce qui va venir à la façon d'un oracle. La magie est également une des choses que j'avais peu explorées. Ensuite, comment ces fils parviennent-ils à s'entremêler ? J'avoue que ça reste un mystère, même pour moi.

 

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Le récit finit sur l’espoir d’un bonheur simple taillé sur mesure pour chacun. Pour qui avez-vous composé ce conte ?


Frank Le Gall : J’aime beaucoup votre définition d'un « bonheur simple taillé sur mesure pour chacun » qui correspond sûrement à ma vision de la vie. L'espoir, ou la recherche de ce bonheur me semble juste dans sa simplicité.


Mais à dire vrai, je n'ai pensé à personne en particulier en écrivant ce livre. Je ne le fais jamais. Comme chaque auteur, je crois, j'écris d'abord pour moi. Par expérience, je sais que lorsqu'on a pris beaucoup de plaisir à écrire et qu'on est satisfait du résultat, nos histoires ont alors une chance de plaire à d'autres personnes. Il me semble même que « viser un public » tend à limiter nos propos et les appauvrir. 

 
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Michel Plessix : Comme Frank, dans tous mes travaux, je ne pense au lecteur qu'en ce qui concerne la narration, essayant que celle-ci soit la plus fluide possible. Après, concernant le choix d'histoires et de personnages, je m'adresse avant tout à moi-même, avec toutes mes couches d'âges... et il commence à y en avoir un paquet ! 

 

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