Frédéric Couderc : "La Havane vaut mieux que l’image « Mojito & Buena Vista Social Club »"
Expert Littérature

 

Frédéric Couderc.jpg

 

Pour l’écrivain Frédéric Couderc dont le dernier roman Le jour se lève et ce n’est pas le tien (coup de coeur des libraires Cultura) se déroule en partie à Cuba, La Havane vaut mieux que l’image « Mojito & Buena Vista Social Club » donnée depuis des années par les reportages et les voyagistes. Attachante, cette ville prend au cœur et aux tripes.

 

Depuis laLe jour se lève et ce n'est pas le tien Frédéric Couderc.jpg revolución, les appartements se divisent en solars à La Havane, des logements communautaires où plusieurs familles s’entassent de chaque côté du couloir, partageant WC et salle de bain. Sans jamais les entrevoir, les touristes logent dans de beaux hôtels et les « routards » séjournent chez l’habitant, de petites maisons d’hôtes appelées casa. Appartenant plutôt à ce modèle de voyageurs, je me retrouve devant une belle façade bleu roi près du couvent Santa-Clara. Alentours, les ruelles contrastent sérieusement avec les cafés bondés et les bâtiments historiques si proches de plaza Vieja. L’œil, ici, est attiré par des enclos aménagés pour les combats de coq, des boutiques grandes comme des mouchoirs de poche, des arcades épuisées, des voitures sur leurs essieux, des trottoirs défoncés, des montagnes de décombres, des ruines recouvertes de slogans et peintures révolutionnaires… Pratiquement tous les jeunes du quartier rêvent de s’enfuir pour en finir avec l’invento, la débrouille. On les comprend : leurs parents se tuent depuis décennies à resolvar les problèmes du quotidien, à vendre ou à acheter en contrebande de la viande, du ciment, des œufs... Du matin où l’on se douche sous un filet d’eau, au soir où l’on se contente de sandwichs et pizzas accommodés aux moyens du bord, une immense fatalité habite la ville. Et pourtant, j’aime instantanément cette atmosphère folklorique dont je devine pourtant les pièges. Je snobe le cliché d’une balade en vieille américaine. Mais je succombe à la musique, au voyeurisme, à un tour au Floridita, là où Hemingway prenait son daiquiri, ou à la Bodeguita del Medio, à deux pas de la cathédrale. Étrange comme je me dis que trop c’est trop, qu’il y a tant de noirceur derrière la théâtralité, sans imaginer que dans le mouvement d’après je vais cèder à cette ville et à ce peuple qui se donne à tout bout de champ du mi amor, mi vida.

 

Camilo CienfuegosCamilo Cienfuegos

À la Havane, je marche des heures pour glaner des tranches de vie et des visions. Explorant au hasard les avenues, les places et les ruelles, je fouille les monuments historiques et traverse l’anse de Guanabocca pour Regla. Je longe maintes fois le Malecón, franchis la rivière Almendares par le tunnel, perce Miramar par la Quinta Avenida bordée de palais et d’ambassades. Au cours de ces balades, les personnages de mon roman s’animent véritablement, prenant vie comme autant de Jiminy cricket me montrant la « route ». Je veux « faire mienne » cette ville, affirmer mes trouvailles par-delà les palais colorés, les belles arcades et les sanctuaires baroques. Comme moi, le personnage de Leonard Parker débarque sans n’avoir jamais mis les pieds dans cette ville devenue hyper touristique. Il a pour lui un vrai instinct de baroudeur. À force, on finit par ne plus sourire bêtement devant les autoproclamées « merveilles du monde » ou  « expériences authentiques ».

C’est du côté du Vedado, à partir de l’hôtel Nacional, que je trouve le décor qui correspond le mieux au « Jour se lève et ce n’est pas le tien ». J’adore la modernité fifties et l’ambiance des lieux. Il y a des cafés et des boutiques un peu partout mais, à bien y regarder, un certain désœuvrement plombe les lieux. Dans un esprit Miami Beach, l’hôtel-casino Riviera sonne totalement fantomatique après plus d’un demi-siècle d’atonie et de vide. Le Habana Libre, cet ex-Hilton qui a coûté la bagatelle de 24 millions de dollars à sa construction juste avant la révolution, est plus que jamais un Château de la Belle au bois dormant. Étonné par une jungle en plastique, la réception désertée et la galerie marchande fantomatique, je reste longuement fasciné par une magnifique horloge vintage.

 

Oui, le temps s’est arrêté ici et les pages du calendrier n’ont pas été tournées depuis des décennies à La Havane. Bien sûr, des rues s’animent, des adresses « branchées » et des lounges réveillent la jeunesse du côté du Paseo, de l’Université, de la Fábrica de Arte Cubano calle 26, toujours dans le Vedado. Ancienne usine d’huile, ce nouveau lieu avant-gardiste et transdisciplinaire sert de laboratoire aux jeunes plasticiens, cinéastes, musiciens. On s’y sent bien, mais pas jusqu’à oublier non loin, par-delà le somptueux cimetière Colon, point culminant de La Havane, ce mémorial José-Martí hideux dressé au pied de la Plaza de la revolución.

 

Finira-t-on par vraiment les tourner, les pages du calendrier ? Quand, en mars dernier, les Rolling Stones se sont présentés devant une foule d’un demi-million de personnes, Mick Jagger a lancé : « Nous savons qu’il fut un temps où il était difficile d’écouter notre musique à Cuba, mais nous sommes ici. Je pense que finalement les temps changent, n’est-ce pas ? » Oui, cher Mick Jagger, les temps changent, mais d’une main de velours et d’un cœur de fer le régime contrôle toujours sa population. Pour ne parler que de la scène rock qui fleurit depuis des années à La Havane, c’est une agence gouvernementale qui encadre et surveille les artistes, ne reversant qu’une grosse moitié des tickets de concerts. « Mon salaire est d’environ 25 dollars par mois », me confie ainsi un chanteur de Métal à la Fábrica de Arte Cubano. « Je ne peux pas m’acheter de nouveaux instruments, ou alors je ne mange pas ! »

On dirait que tout un peu comme ça au paradis des Mojito.

 

Frédéric Couderc

Le jour se lève et ce n'est pas le tien - Editions Héloïse d'Ormesson