Dans les coulisses d'un directeur de collection de romans noirs
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Le monde du livre regorge de métiers tous plus passionnants les uns que les autres. Et c'est à travers une série d'interviews d'acteurs de la chaîne du livre que nous vous proposons de les découvrir.

 

 

Après la présentation du métier d'acheteur BD avec @SebastienG et celui de libraire jeunesse avec @maitelegrand, découvrez aujourd'hui le métier de directeur de collection. 

 

C'est Aurélien Masson qui a créé et qui dirige la collection de romans noirs EquinoX qui a accepté de répondre à nos questions. 

 

Choix des manuscrits, travail sur le texte, accompagnement des auteurs... Aurélien vous dit tout sur son métier passion. 

 

 

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  • Pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?
Rapidement, je suis né en 1975 à Paris. Gamin j’étais plutôt passionné par les monstres et les vaisseaux spatiaux puis le basket et le tennis. Adolescent je suis tombé dans le rock et la littérature, ces deux passions ne m’ont jamais quitté depuis lors. Être éditeur, c’est moins pour moi un métier qu’une façon de vivre sa vie. C’est une véritable passion et je ne sais pas bien ce que j’aurais pu faire d’autre. 

 

 

 

  • Parlez-nous de votre parcours scolaire et professionnel. 
J’ai fait des études supérieures, hypokhâgne puis khâgne mais je dois avouer qu’à cette époque j’étais un élève légèrement dilettante. J’étais plus intéressé par ce qui se passait en dehors de la salle de classe. « La vraie vie est ailleurs » pour reprendre les mots d’André Breton. Ensuite j’ai fait une maitrise d’histoire et une maitrise de sociologie. Après ces années d’étude j’ai pris une année sabbatique et j’en ai profité pour sillonner l’Asie du Sud-Est avec un ami. A mon retour je suis devenu presque par hasard lecteur pour la Série Noire, c’était en l’an 2000. L’expérience a été fructueuse : deux ans plus tard j’ai été nommé assistant éditorial toujours à la Série Noire et quand le directeur de la collection est parti j’ai naturellement pris sa suite en 2004. En 2017, après 17 ans de bons et loyaux services chez Gallimard, j’ai rejoint les Arènes où le directeur, Laurent Beccaria, m’a donné la chance de fonder en 2018 ma propre collection : EquinoX. 

 

 

 

  • Quel est votre métier et en quoi consiste-t-il ? 
Le métier de directeur de collection est plus que varié et c’est pour ça qu’il me plaît tant. Il s’agit bien sûr d’abord et avant tout de trouver des textes et donc des auteurs pour former un gang, une famille. Il s’agit aussi de travailler ces textes en accord avec les auteurs afin de les rendre les plus beaux possibles et que nous soyons fiers de les présenter au public. Ensuite, une fois le texte achevé il faut le transformer en un bel objet, un livre ce n’est pas qu’un texte, c’est aussi une maquette, une couverture. Chez EquinoX, on a fait le choix de l’illustration, du dessin plutôt que de la photo. Je dois trouver des artistes, leur parler du livre pour qu’ils nous proposent des pistes d’illustration que nous validons en accord avec l’auteur mais aussi le service commercial des Arènes qui a bien sûr son mot à dire puisqu’il connaît le terrain au plus près. Ensuite il y a la partie de la commercialisation du livre où entre en jeux à la fois le commercial mais aussi l’attachée de presse. Enfin pour finir, un directeur de collection est comme un compagnon de route et il faut être présent pour l’auteur quand il en a envie et besoin : l’écouter parler de ses projets futurs, le conseiller s’il le désire, lui remonter le moral quand l’humeur est un peu molle. Bref il s’agit d’être présent pour l’auteur sans qui l’éditeur n’est rien afin qu’il soit dans les meilleures dispositions mentales pour écrire et ensuite défendre au mieux son livre. C’est à la fois simple et complexe. 

 

 

 

  • Présentez-nous la collection EquinoX. 
EquinoX est avant tout une collection de romans noirs. Comme vous pouvez le voir sur chaque livre, sous le titre EquinoX revient la phrase « trouver du sens au chaos ». Le roman est un genre littéraire qui offre à la fois un plaisir addictif de lecture, l’intrigue, la construction narrative jouent une grande place. Le but est que le lecteur soit accroché dès les premières pages et ne pense plus qu’à une chose : finir le livre au plus vite… Mais EquinoX ce n’est pas que des récits accrocheurs, il s’agit aussi d’offrir aux lecteurs des histoires qui changent leurs regards sur le monde : nous avons par exemple publié Tous Complices ! de Benoit Marchisio qui nous offrait une plongée immersive dans le monde des livreurs Deliveroo. Je ne connaissais pas ce monde et à présent quand je marche dans la rue et que je croise ces livreurs, je les regarde différemment avec plus d’empathie (et surtout je n’ai pas envie de me servir de ces services…). Là nous venons de publier Les loups de Benoit Vitkine. L’homme est journaliste pour Le Monde et il vit à Moscou. Son livre, à travers le prisme du roman et de la fiction, nous offre un éclairage saisissant sur la crise qui oppose l’Ukraine et la Russie. Je pense sincèrement que le roman noir et la fiction en général sont le meilleur moyen de cerner le réel qui nous entoure. Enfin EquinoX c’est un peu comme le jeu des 7 familles : il faut qu’il y en ait pour tous les gouts et donc je fais en sorte que chaque année sur la quinzaine de livres que nous publions il y ait des romans noirs mais aussi des thrillers, des romans policiers… Comme dirait Arnold et Willy « il faut de tout pour faire un monde »…  

 

 Quelques couvertures de la collection EquinoXQuelques couvertures de la collection EquinoX

 

  • En tant que directeur de collection vous êtes amené à faire des choix sur les manuscrits que vous décidez de publier. Comment choisissez-vous les nouveaux auteurs avec lesquels vous souhaitez travailler ? 
Il n’y a pas de réponse type à cette question et d’ailleurs tant mieux. Pour moi l’édition c’est magique, c’est imprévisible. C’est moins moi qui choisis les manuscrits que l’inverse. Les manuscrits c’est comme des papillons qui volent autour de nous et de temps en temps nous avons la chance de les attraper. Cela fait plus de 20 ans que je « travaille » comme éditeur et cela reste toujours aussi inexplicable : parfois c’est le style, parfois c’est l’histoire, parfois ce sont les personnages ou les dialogue, parfois c’est tout à la fois. Le seul critère fondamental, comme je reçois une bonne vingtaine de manuscrits par semaine, c’est de vouloir continuer à progresser dans le manuscrit, de passer à la page suivante. C’est rare mais à chaque fois que la magie opère je me retrouve heureux et excité comme au premier jour. Un éditeur ne doit jamais être blasé…  

 

 

  • Comment accompagnez-vous les auteurs publiés dans la collection EquinoX ? 
Comme je le disais plus haut, je suis arrivé dans le roman noir en même temps que je découvrais le rock. Pour moi EquinoX c’est comme un groupe de musique. On est tous là l’un pour l’autre. Il y a une réelle dimension affective dans cette collection. Les auteurs sont tous différents les uns des autres mais nous partageons le goût du roman noir et du travail bien fait, nous sommes comme un gang qui déferle chaque mois en librairie. Comme je le dis aux auteurs d’EquinoX je suis là quand ils le veulent, où ils le veulent. Pour travailler le texte sur lequel ils ont sué sang et eau, pour parler du futur ou même simplement pour boire une bière et parler de la vie qui va. On est en aventure ensemble, on partage les moments joyeux et parfois tristes, les rires mais aussi parfois les peines et les déceptions. On se tient les uns les autres.  

 

 

  • Parlez-nous de votre passion pour le polar.  
Oulala, c’est là une question infinie tant elle est vaste. Disons que quand j’ai découvert le polar, c’est un peu comme si j’avais trouvé la pierre philosophale ! Il y a tout dans le roman noir : de grandes histoires, des personnages qui témoignent du spectre de la vie (pour le meilleur et pour le pire) et puis comme je vous le disais plus haut, c’est une littérature qui change le regard que vous posez sur le monde. Quand vous sortez d’un grand roman noir la réalité qui vous ceint n’est plus la même. Le polar c’est à la fois divertissant, c’est un art populaire à mille lieux de la pose et du snobisme mais c’est un art populaire intelligent qui fournit des armes symboliques pour affronter une société humaine qui fait rarement de cadeaux.  

 

 

  • Pour finir, avez-vous un coup de cœur à partager aux membres de la communauté CulturaLivres ? 
Ça c’est vraiment la question qui tue et à laquelle il m’est totalement impossible de répondre !

 

Je vais vous citer des livres qui m’ont bouleversé et que je vous conseille de lire : Voyage au bout de la nuit de Céline, Les chants de Maldoror de Lautréamont, Le bruit et la fureur de Faulkner, Le Postier de Bukowski, Demande à la poussière de Fante, Le quatuor de Los Angeles d’Elroy (Le Dahlia NoirLe Grand Nulle partL.A. Confidential et White Jazz), Le quatuor du Yorshire de David Peace, Versus de Antoine Chainas, entre autres… Je pourrais continuer pendant longtemps !

 

 

Alors, le métier de directeur de collection fait rêver, pas vrai ?

 

 

 

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