[INTERVIEW] Sorj Chalandon présente son dernier roman L'Enragé
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Sorj Chalandon est un auteur français désormais incontournable à chaque rentrée littéraire. Cette année encore, son dernier roman L'enragé ne déroge pas à la règle et fait partie de nos 12 coups de cœur français de la rentée littéraire

Il a accepté de répondre aux questions de Aurore, acheteuse littérature chez Cultura. 

Dans cette interview exclusive, l'auteur se confie sur l'écriture de L'enragé, un roman bouleversant à découvrir. 

 

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  • Votre nouveau roman, L’enragé a paru le 16 août pour la rentrée littéraire. Pouvez-vous nous présenter votre roman en quelques lignes pour donner envie de le découvrir ?

Le 27 août 1934, 56 enfants s’évadent de la colonie pénitentiaire de Belle-île. Plus précisément, ils font le mur puis errent une nuit entière, piégés par l’océan, la gendarmerie et les «braves gens », habitants et touristes, lancés à leurs trousses contre une pièce de 20 francs par enfant capturé. Ces gamins, délinquants minuscules, orphelins ou vagabonds, avaient de 12 à 21 ans. Ils étaient martyrisés derrière les hauts murs. À l’aube, seuls 55 petits prisonniers sont repris. L’un d’eux ne sera jamais retrouvé. J’ai donc décidé d’être celui-là, réparant par la fiction un silence de l’histoire.

 

 

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L enragé de Sorj Chalandon

« En 1977, alors que je travaillais à Libération, j'ai lu que le Centre d'éducation surveillée de Belle-Île-en-Mer allait être fermé. Ce mot désignait en fait une colonie pénitentiaire pour mineurs. Entre ses hauts murs, où avaient d'abord été détenus des Communards, ont été « rééduqués » à partir de 1880 les petits voyous des villes, les brigands des campagnes mais aussi des cancres turbulents, des gamins abandonnés et des orphelins. Les plus jeunes avaient 12 ans.
Le soir du 27 août 1934, cinquante-six gamins se sont révoltés et ont fait le mur. Tandis que les fuyards étaient cernés par la mer, les gendarmes offraient une pièce de vingt francs pour chaque enfant capturé. Alors, les braves gens se sont mis en chasse et ont traqué les fugitifs dans les villages, sur les plages, dans les grottes. Tous ont été capturés. Tous ? Non : aux premières lueurs de l'aube, un évadé manquait à l'appel.
Je me suis glissé dans sa peau et c'est son histoire que je raconte. Celle d'un enfant battu qui me ressemble. La métamorphose d'un fauve né sans amour, d'un enragé, obligé de desserrer les poings pour saisir les mains tendues. » S.C.

 

Egalement disponible en version numérique

 

 

  • Vous basculez cette fois-ci dans un roman qui ne met pas en scène votre vie, est-ce que cela change beaucoup de choses dans vos rituels, votre rapport à l’écriture ?

Cela ne change rien parce que j’ai offert à Jules Bonneau, mon 56e, des choses qui me sont propres. La rage née d’une enfance maltraitée, le rejet animal de l’injustice, une violence qui m’a longtemps hanté et torturé. Paradoxalement, ce roman qui se déroule au début du siècle dernier est plus proche encore de moi que d’autres, à la veine plus autobiographique.

 

 

  • Comment avez-vous découvert ce pan de l’histoire de Belle-Ile, peu de guides touristiques le notifient ?

J’ai appris la fermeture de la colonie pénitentiaire – le nom et les conditions avaient évidemment évolué – en 1977. Et j’ai été sidéré de penser que des gamins avaient été enfermés jusque-là derrière le même mur et dans les mêmes cellules que leurs frères de 1880.

 

 

  • Quelles ont été vos recherches historiques ? Avez-vous rencontré des gens ayant connu cette colonie pénitentiaire ?

J’ai été nourri par la presse de l’époque, les écrits d’anciens bagnards et les documents qui avaient échappé à un incendie, en 1959. Rencontrer des survivants aurait eu un sens pour un journaliste ou un historien, ce que je ne suis pas. Les brimades, les menus misérables, le travail harassant, les humiliations quotidiennes, les morts d’épuisement, l’évasion de 1934, tout cela est documenté. 

 

  • Est-ce difficile de se mettre dans la peau d’un ado et plus particulièrement dans celle de votre personnage principal ?

Ma jeunesse a été celle d’un enfant battu. Chaque jour, pour un verre d’eau renversé ou une mauvaise note à l’école, mon père me menaçait de la Maison de correction ou du Centre de redressement. En fait, il me promettait les murs de Belle-île, de Mettray ou d’une colonie pénitentiaire qui existait encore. Se mettre dans la peau de cet enfant a consisté à me souvenir de ma peau endolorie.

 

  • Est-ce que cela vous tient particulièrement à cœur de dénoncer l’injustice faite aux enfants ?

Celui qui fait du mal à un enfant est pour moi un ennemi. La souffrance de l’enfant m’a hanté des premières années de ma vie jusqu’à mon crépuscule. J’ai été correspondant de guerre et ma hantise a toujours été de croiser des enfants morts, comme lors des massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila à Beyrouth, en 1982. C’est pourquoi le rire de mes filles est une revanche .

 

  • Que représente Jacques Prévert pour vous ? La poésie en général ? Avez-vous un poème préféré ?

J’aime Prévert comme un écolier qui s’ennuie en classe et qui suit le vol d’un étourneau par la fenêtre. « Le cancre », qui dit non avec la tête mais qui dit oui avec le cœur résonne en moi comme une petite musique d’enfance.

 

  • Monsieur Chalandon, vous êtes maintenant un incontournable de la rentrée littéraire, quel effet cela vous fait-il ?

Aucun auteur n’est incontournable. C’est son roman, l’histoire qu’il raconte qui trouve grâce ou non aux yeux de la lectrice ou du lecteur. Rien n’est acquis pour l’écrivain. Chaque nouvel ouvrage le renvoi au pied du métier.

L’Enragé est un texte qui semble toucher autant qu’il me touche mais si j’avais proposé autre chose en cette rentrée littéraire, qui sait ? Je n’aurais peut-être pas eu les honneurs de Cultura. En cela – et j’ose l’espérer – ce n’est pas le nom de l’auteur qui fait que l’on accueille son livre. On l’ouvre en espérant y retrouver sa petite musique familière, son univers, ses mots à lui, comme des amis chers.

S’il triche, s’il joue, s’il déçoit, il sera contournable.

 

  • Pour finir, avez-vous un récent coup de cœur littéraire à partager ?  

Quand tu écouteras cette chanson, de Lola Lafon, qui vient de sortir au Livre de poche. L’hommage bouleversant d’une écrivaine d’aujourd’hui à la vie et l’œuvre d’une jeune autrice, disparue en 1945 au camp de Bergen-Belsen, à l’âge de 15 ans.

Elle s’appelait Anne Frank.

 

                                           

Connaissez-vous l'œuvre de Sorj Chalandon ? Avez-vous lu L'Enragé ?

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