La Gogueline (2ème partie)

                           

La Gogueline (suite et fin) 

 

La dictée terminée ou plutôt devrais-je dire, le roman-fleuve imposé par monsieur Goguelin, toute la classe descendit à la récréation. Dans le couloir, les langues se délièrent, les questions jaillirent à la vitesse de la lumière. Quelle mouche avait donc piqué monsieur Goguelin ? Pourquoi nous avait-il proposé un texte aussi long ? La notation sera-t-elle clémente?

 

A peine arrivés dans la cour, afin d'oublier le séisme de l'épreuve, les garçons se mirent à jouer au foot. Les marrons firent parfaitement l'affaire, les shoots partirent dans toutes les directions. Tant pis pour les chaussures neuves ! De toute façon, elles n'étaient pas faites pour briller ad vitam æternam ! Quant aux filles, elles ramassèrent chacune deux ou trois feuilles, rousses de préférence, et les placèrent bien à plat dans leur cahier de correspondance.

 

Propice aux changements, le mois de septembre est sans aucun doute, le mois des métamorphoses. Petit à petit, les couleurs vives de l'été perdent de leur flamboyance, les parfums sucrés se dissipent. 

Les végétaux périssent et répandent autour d'eux une odeur âcre, celle de leurs derniers jours. Sensibles à nos petits coups de blues, les pluies automnales apparaissent comme pour sangloter à notre place. 

 

Trois jours plus tard, les mines déconfites par le spectre de nos résultats respectifs, monsieur Goguelin nous remit notre copie. 

Première surprise et pas des moindres, Gabriel l'intello de la classe obtint comme d'habitude la meilleure note, mais cette fois-ci, un cinglant six sur vingt lui fut attribué. À ses yeux, c'était là une véritable catastrophe, un cataclysme, un tsunami sans précédent ! À dire vrai, le faux-pas de Gabriel n'était rien, la descente aux enfers nous était réservée ! En effet, le pire n'avait pas encore été rendu. Le raz-de-marée ne devait pas s'arrêter en si bon chemin ! 

Au fur et à mesure, les notes s'effondraient, le festival des zéros connut un vif succès. 

Quand vint mon tour, monsieur Goguelin, d'un sourire narquois me tendit ma copie et se permit un <<pffff>> de réprobation.

 La note ne m'importait guère, étant l'avant-dernier à récupérer ma dictée, je la connaissais d'avance ! Par contre, avec une attention toute particulière, je lus l'observation écrite à l'encre rouge, la couleur de la douleur. 

 

Dommage Didier ! Visiblement, vous connaissez la règle du pluriel, mais vous ignorez l'existence des noms invariables. Pas de chance pour vous, la dictée encensait ces petits casse-pieds qui font la richesse de notre langue maternelle. Apprenez-les par cœur, cela vous servira ! 

 

Et Dieu sait qu'il y en avait eu de ces maudits casse-pieds dans cette horrible dictée ! Tenez-vous bien, je fis, en tout et pour tout, quatre-vingt-six fautes. Pas une de plus, pas une de moins ! Les secondes s'écoulèrent et furent horribles. Mon sang ne fit qu'un tour, j'étais sur le point d'exploser. À cause de tous ces noms sciemment utilisés au singulier par son auteur, mais qui prenaient tout de même un S à leur fin, j'étais tombé à chaque fois dans le guet-apens. 

Pensant bien faire, j'avais orthographié les mots, clafouti, bourgeoi, repa, souri, paradi etc. , etc., sans ce fameux S, cela me paraissait correct ! En bon petit soldat de la grammaire, le S, était pour moi la marque du pluriel et rien d'autre ! L'ajout du S à la fin de ces noms ne m'avait même pas effleuré l'esprit. Précédés à chaque fois d'un article au singulier, ainsi écrits, ces noms me convenaient parfaitement. 

 

De toute évidence, la spirale de la honte m'avait saisi à bras-le-corps ! Comment le maître avait-il pu-nous tendre ce piège ? Tout au fond de moi, quelque chose avait changé, quelque chose d'impalpable, quelque chose d'irréversible s'était produit. Un abcès s'était peut-être développé engendrant un excès de fièvre et de colère ? Je n'y tenais plus, l'observation portée au stylo rouge m'horripilait à fleur de peau. Plus que jamais, j'étais à cran. Sûr de mon futur succès, j'allais donc trouver monsieur Goguelin à son bureau. Fier comme D'artagnan, sur un ton péremptoire, je lui dis << Monsieur, c'est de l'abus, votre texte est plein de fautes d'orthographe >> ! Pour étayer ma revendication, je lui tendis mon Bescherelle ouvert à la page du pluriel.



Aujourd'hui encore, je me souviens de sa réaction, après avoir jeté un rapide coup d'œil sur ma bible grammaticale, il me sourit et me dit la phrase suivante : << mon petit Didier, la connaissance emprunte souvent un accès sinueux jonché de mystères et de bon sens que tu découvriras tout au long de ton existence>>. 

Durant quelques secondes, je crus entendre Monsieur Germain le baladin et non pas monsieur Goguelin notre maître ! La réalité dépasse parfois la fiction, de la tête aux pieds, des frissons me parcoururent. J'étais perturbé, décontenancé, je ne savais plus quoi penser. Monsieur Germain et monsieur Goguelin, n'étaient-ils pas en fait la même personne ? À cet instant précis, j'étais comme un boxeur ayant reçu un uppercut, KO debout ! 

 

Monsieur Goguelin mit un terme à notre échange en m'invitant sur-le-champ à ouvrir mon Bescherelle à la page des noms invariables. 

Un peu confus, je ravalai mon chapeau et j'appris par cœur tous ces fichus mots soi-disant invariables. 

Les erreurs n'ont de valeurs que si elles sont bien comprises par son auteur et là, croyez-moi, grâce à cet épisode, les noms invariables n'ont plus eu, depuis ce jour mémorable, de secret pour moi. 

 

Incontestablement, la dictée de monsieur Goguelin nous avait tourmenté. En réaction, dans un élan de rancœur mêlé à de la fantaisie nous la qualifiâmes de Gogueline. À partir de ce jour, toutes nos dictées, faciles ou compliquées furent appelées ainsi. 

 

Et vous, avec vos yeux d'enfants, lors de la dictée, seriez-vous tombés dans les pièges de monsieur Goguelin alias monsieur Germain ? 


                                              Fin

 

                             Didier PIHET. 



Commentaires

Très bon texte.

Une chance que Mr Goguelin s'est arrêté au zéro/20, car j'en ai connu qui mettaient des -, belle revanche Mr Didier.

86 fautes , incroyable

et aujourd hui une plume impeccable.

Les echecs amenent la reussite.

Bravo pour ce texte 

Très beau texte

Superbe histoire ! 👍

Un texte qui laisserait sans voix un perroquet... 

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