La Gogueline (Première partie)

  Jadis, assis derrière mon pupitre, je découvris comme tous les gamins de mon âge, les redoutables règles de grammaire. Certaines me perturbèrent et parfois me déconcertèrent au plus haut point. Contraint et forcé, j'appris tout un charabia dont je ne comprenais pas grand-chose. Ressassées, des dizaines de fois, à voix haute ou dans ma tête, les règles furent acquises au prix de nombreux efforts, de punitions inoubliables et de rébellions. L'une de ces règles, l'une des plus énigmatiques à mon sens, fut celle du pluriel. 

 

J'en conviens, l'accord du participe passé employé avec les auxiliaires être et avoir ou bien encore l'examen d'une proposition subordonnée valaient, elles aussi, leur pesant d'or. À l'époque, haut comme trois pommes, la grammaire s'avérait un défi insurmontable ! Que dis-je, ce fut le calvaire de mon enfance ! D'après Monsieur Goguelin, notre maître d'école, la règle du pluriel était à la portée de tous ! [modéré]oté de sa blouse grise, une mèche rétive sur son crâne dégarni, le brave homme avait toujours le mot pour rire ! Cependant, tapies dans l'ombre, je savais que les maudites exceptions, les cas singuliers et les trublions de la dernière heure étaient prêts à me ridiculiser. Vous savez, ceux qui confirment la règle ! 

 

Tout juste familiarisé aux subtilités de la sacro-sainte pratique du pluriel, je fis donc attention à ne pas oublier ce fameux S, à la fin des substantifs lors de nos exercices. Hélas, sa présence à l'endroit approprié n'offrait pas toujours le sésame espéré ! Les déconvenues furent nombreuses et bien souvent, je me noyais dans un océan de tâtonnements. Dans un esprit de révolte, après moult échecs, je déclarais au plus profond de moi, la guerre à cette diablesse, à cette Gorgone d'orthographe capable de terrasser une kyrielle d'écoliers. 

 

Nous eûmes notre première dictée, trois jours seulement après la rentrée scolaire. En fait, monsieur Goguelin n'était pas un maître comme les autres, il était avant tout, un dénicheur de surdoués, un chercheur de perles rares. De toute évidence, il voulait savoir à qui il avait à faire ! En quelques heures, je compris que mon esprit évasif n'allait pas simplifier nos relations. Ma petite caboche, ma petite gueule d'ange partait en effet souvent vers d'autres horizons, loin, très loin de la classe. Mon air égaré déplaisait à monsieur Goguelin, jamais il n'eut de considération pour moi. Je crois même avoir été le pire de ses cancres ! 

 

Le mois de septembre était bien entamé et nous offrait encore sa douce lumière. À travers les fenêtres de la salle de cours, le soleil caressait nos visages, chauffait nos avant-bras et nous faisait de l'œil en toute impunité. Dans le ciel bleu indigo, survolant les toits de notre village, j'aperçus sur la ligne d'horizon, des oies sauvages en partance pour l'Afrique. En lettre majuscule, leur vol dessinait un V. Un V synonyme à mes yeux de voyage et de vacances. Dans de telles conditions, il me fut difficile d'attaquer la dictée. 

 

Le texte écrit avec une certaine désinvolture et une once de légèreté nous avait tous surpris. Gabriel, le premier d'entre nous, pourtant si fort, si doué en français les années précédentes, n'en menait pas large. Quelque peu déroutant par endroits, le récit captiva cependant mon attention. Malgré des mots ordinaires, des mots de tous les jours, des mots à priori inoffensifs, mon instinct d'écolier se plaça sur le qui-vive. 

Dès les premières lignes, je veillais au grain, la dictée était visiblement remplie d'embûches. En effet, derrière leur banalité de façade, ces mots dissimulaient des pièges crapuleux ! 

 

Des  années plus tard, après mille et une péripéties, au fond d'un cartable oublié, j'ai fini par retrouver la terrible dictée de monsieur Goguelin. À mon tour, je ne résiste pas à vous la présenter. En septembre 1975, ce texte me mit dans une colère noire ! La précision est importante, j'avais alors à peine dix ans. Juste avant la terrible épreuve, décontenancé par l'audace de monsieur Goguelin, je jetais un regard furtif par la fenêtre comme un geste de défiance à son égard. Brièvement, j'aperçus dans la cour un tapis de marrons et de bogues. Leurs présences étaient une bonne nouvelle, les parties de foot entre copains allaient reprendre de plus belle. 

Le maître se racla la gorge et nous annonça avec un sourire glacial le titre de la dictée, "Monsieur Germain".

Nous le devinâmes rapidement, au fur et à mesure de sa progression, la dictée s'annonçait aussi pénible qu'un marathon. La stupéfaction ne tarda pas à venir et se lut, sans exception, sur tous les visages. Cette fois-ci, j'ai bien cru que j'allais y perdre la raison ! Le silence se fit et le supplice commença. 

 

Monsieur Germain 

 

Pas un seul radis en poche, traînant mes guêtres dans les plus beaux quartiers de Paris, la faim me torturait. L'estomac dans les talons, j'étais plus que jamais d'humeur exécrable. Mon moral était au plus bas et cela se voyait à ma façon de marcher. Le dos voûté, ne regardant que mes pieds, je bousculais tout sur mon passage ! À la recherche d'un restaurant complaisant, je rêvais d'un bon repas. J'avais envie de me bâfrer aux frais de la princesse ! Un ris de veau et un clafoutis m'auraient ouvert les portes du paradis. Mais voilà, il n'est pas toujours aisé de satisfaire un appétit vorace comme le mien. 

En effet, quel crève-la-faim se serait contenté d'un seul salsifis ? Bien que cela soit grotesque, la notion du trépas vint contre toute attente titiller mes pensées.

Avoir recours à un subterfuge pour oublier ce revers de fortune se montra donc nécessaire. Le pas alerte, malgré un ventre au bord du désarroi, j'étais plus que jamais déterminé à trouver une gargote ou un relais gastronomique au plus vite. Cela devint ma priorité, je redoutais plus que quiconque que le glas ne sonne à mes oreilles ! Quitte à escroquer le premier bourgeois à ma portée ou même un va-nu-pieds croisé au hasard de mon parcours, j'étais prêt à tout pour arriver à mes fins.

 

Du haut de la rue St Victor, gêné par mon équilibre précaire dû au dévers, j'aperçus tant bien que mal, une vieille connaissance. Ce gars aux mœurs étranges, je le connaissais en réalité très bien ! Nous nous étions affrontés à l'occasion d'un concours d'éloquence à la MJC de Sarcelles. Sans scrupule, ni complexe, ni même l'ombre d'un tracas, il m'avait battu à plate couture. Doté d'une élocution hors du commun, il m'avait infligé ce jour-là, une sacrée raclée. Le poids de ses mots et la conviction qu'il y mettait raisonnent encore en moi aujourd'hui. Là devant moi, place du palais, sans aucun embarras, il se donnait en public. En effet, tout autour de lui et de sa jolie brebis qui lui tenait compagnie, la foule s'était agglutinée.

 Il y avait là, un tas de gens, des curieux, des risque-tout, et même, un sans-logis. Par centaines, des badauds avides de spectacles contemplaient l'énergumène et sa drôle de souris!

 

Sous le lilas du square, les mains noires, enduites de cambouis, ce drôle de zig chancelait sur ses deux guiboles. Gai comme un pinson, il sifflotait un air de la Traviata. Lorsqu'il dansait, le gras de sa bedaine se soulevait, puis retombait en direction de ses vieilles galoches. Le corps de l'ostrogoth ne ressemblait en rien à un vieux débris. Bien au contraire, le spectacle valait son pesant d'or ! Contrairement aux apparences, l'homme n'était pas ivre, le bougre savait ce qu'il faisait. Un tantinet provocateur, Monsieur Germain gagnait le cœur des foules en proposant un univers totalement loufoque de jonglerie, d'espiègleries et de féerie. Toutefois, il fallait être un fin observateur pour apprécier le divertissement à sa juste valeur. De toute évidence, il fallait avoir le compas dans l'œil ! Même doté du meilleur sens de l'observation, il n'était pas toujours facile de passer par le chas de son aiguille, celui de sa création. Une fois captivé, presque hypnotisé, l'amas de personnes présentes autour de l'artiste s'agitait et vacillait comme une chaloupe soumise au roulis de l'océan.

 

Pour tout vous avouer, Monsieur Germain était un cas, un Titi parisien hors pair ! Fils d'un notable des hautes sphères de la bonne société, monsieur Germain aurait pu, s'il l'avait voulu, dormir en toute quiétude jusqu'à la fin de ses jours sur un matelas truffé de billets et de Louis d'or.

Explosif comme un obus, rapide comme l'éclair, monsieur Germain avait un avis bien tranché sur sa condition humaine. Le ras-le-bol de l'argent facile et du tapis rouge l'avaient en quelque sorte pris par le bras. C'est ainsi qu'il se retrouva sur le parvis des cathédrales, dans les ruelles obscures et malodorantes, à quémander deniers et victuailles.

 

L'hiver, il connut le frimas des jardins et des grands boulevards. L'été, attablé aux terrasses des bistrots, il écoutait les quolibets des passants, les messe-basses des gourgandines aux accents troublants et le bafouillis du niais pensant avoir trouvé l'accès à la vérité. Tout cela l'amusait, jamais il n'eut un seul remords. 

 

Pour lui, faire fi de la réalité, même si celle-ci se montrait quelquefois cruelle aurait été un véritable gâchis. De façon spontanée, il aimait prendre des risques comme faire le poirier sur la margelle d'un puits. Par contre, l'obliger à répéter à huis clos un nouveau spectacle le mettait mal à l'aise. Ainsi, ce héros, ce baladin au grand cœur, avait besoin de son public pour mesurer en temps réel les réactions et les rires. Son auditoire, c'était un peu son engrais, grâce à lui, il grandissait. 

De cette vie remplie de chimères, de fantaisie et de magie, monsieur Germain en avait fait sa patrie, son pays.

 

Applaudi à tout rompre par les spectateurs, monsieur Germain tel un commis-voyageur adressa un dernier propos à leur intention. Puis, il fit la quête et grâce à un tour de passe-passe dont il avait le secret, il s'éclipsa illico presto. Dans un ultime fracas, grâce à un effet théâtral des plus efficaces, drapé d'un épais manteau de velours, monsieur Germain quitta la scène. 



Moi qui connaissais bien le numéro de ce brave gaillard, tôt ou tard, je savais qu'il réapparaissait à quelques encablures de sa piste aux étoiles. L'épilogue était signé d'avance, car non loin de là, il y avait son restaurant préféré, " le  Marquis en livrée ''.

 Je le retrouvais souvent au même endroit, à proximité d'un petit talus couvert de fleurs, plus précisément, sous le châssis d'une vieille lucarne arborant depuis des lustres un sévère bris de glace. 

Sur son pourtour, soyeux comme un tapis de laine, un liseré de mousse oscillait au vent. D'aspect gris cendré, il scintillait sous les reflets du soleil couchant. Dans son jus, à l'état brut, cette fenêtre incarnait à mes yeux ce cher monsieur Germain. En effet, tout comme cette lucarne altérée par le temps, l'artiste possédait un collier de barbe grisâtre et une profonde fêlure.

 

Installé comme un pacha à la terrasse, il m'invita à le rejoindre à sa table. Derrière moi, les pigeons pataugeaient et s'ébrouaient dans le caniveau, on entendait à peine le clapotis du ruisselet. Le rachis ruiné par mes virées insensées à travers Paris, l'estomac gargouillant comme s'il avait pris le mors aux dents, j'acceptais l'invitation sans me faire prier. Nous nous connaissions depuis trois ans et avions l'un envers l'autre un profond respect. J'appréciais son discours sur la vie, son refus d'appliquer du vernis sur tout et n'importe quoi. En moi, il aimait mon esprit moqueur et le mépris que je portais aux imbéciles récalcitrants. 

Emportés par nos souvenirs, nous mangeâmes et nous bûmes comme deux larrons en foire. Pour terminer notre festin, il se commanda un entremets à la vanille, et je pris une part de clafoutis. Ravi d'avoir passé la soirée en ma compagnie, il paya l'addition rubis sur l'ongle. Nous nous quittâmes sur le pas-de-porte du "Marquis en livrée".  Il me tapa une dernière fois sur l'épaule et s'engagea dans la ruelle du bois de la lune. Quant à moi, je remontais la rue du bas-relief en direction de mon taudis où j'allais enfin trouver le repos. Nous nous retournâmes une dernière fois et nous nous saluâmes dans un même élan. De sa voix puissante, il me cria : << l'existence est un joli colis, il faut en prendre soin dès sa plus tendre enfance>>. 

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. 

Didier PIHET. 



Commentaires

Hâte de lire la suite 

Texte bien écrit et qui donne envie d’en savoir plus ! Merci ! 

Pressée de lire la suite de ce récit. Merci 

 

Une plume agréable à lire et un récit empreint d'une belle philosophie. 

Bravo Didier ! 20/20 sur cette longue Gogueline, Merci Mr Germain 

Texte incroyablement perçant

Une plume legere et complexe à la fois qui nous immerge dans un univers connu de tous et parfois oublié.

Bravo à l auteur.

Et merci

La suite👍👌👌👌👌

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