La Musique De La Vie

La Musique De La Vie

 

Dans ma famille, c'est simple, on s'aime. Je peux pas mieux dire, c'est comme ça, c'est exactement ça, et ça résume tout : on s'aime. Bon, si j'essaie de détailler un peu, je dirais quand même qu'il y a deux choses importantes dans ma famille : l'amour et la musique. Les deux s'emmêlent, et ça donne la musique de l'amour, qu'on sème tous les jours. On s'aime XXL et on le chante à tue-tête.

En vrai dans ma famille, on fait pas dans la dentelle. A commencer par moi. Moi, c'est Victor, j'ai douze ans, et je suis pas né tout seul, je suis arrivé en même temps que ma soeur jumelle, Lou-Ann, avec cinq semaines d'avance. On devait être pressés de découvrir le monde.

Maman nous a expliqué que pour fabriquer notre famille, il a fallu un peu batailler. On est nés par fécondation in vitro. Un truc clochait, mais les médecins et la science ont aidé, et on est arrivés en fanfare. Ensuite, les choses se sont enchaînées naturellement. Mon petit frère Marius est arrivé comme une fleur, sans crier gare, sans l'aide des médecins ni rien.

On va s'arrêter là, hein, ont dit papa et maman. Donc cinq, c'est bien. J'aime ce chiffre. Comme les cinq doigts de la main. Les cinq sens. Le Club des Cinq. Et la musique dans tout ça? Maman nous a raconté que lorsqu'on on est nés, ma soeur et moi, on a tellement bien crié que le médecin a dit : "Mais ils ne crient pas ces bébés, ils chantent!" . Tout le monde a ri.

Notre petit frère Marius, lui, chantait à son réveil dans son berceau, il avait à peine six mois, et le matin, au lieu de crier ou de pleurer, quand il ouvrait les yeux, il chantait. Aujourd'hui, il a huit ans, et je suis mort de rire quand il nous dit que plus tard, il sera le premier youtubeur chanteur d'opéra. Il répète toujours que la musique l'apaise, surtout la musique classique. Maman lui dit que c'est sans doute parce qu'elle en écoutait beaucoup quand il était dans son ventre. Marius est persuadé que c'est pour ça qu'il a des oreilles bioniques. Il est drôle Marius, c'est un vrai clown.

Donc la musique, c'est un élément de notre famille, un peu comme un vêtement qui nous tiendrait chaud. Maman dit, la musique, ça vaut tous les antidépresseurs du monde. Pourtant, il faut bien le reconnaître, maman a beau adorer la musique, elle chante un peu comme un piano désaccordé. On en rigole beaucoup tous ensemble, parce qu'elle est la première à le reconnaître, qu'elle chante pas juste juste. Elle a passé huit fois le casting de N'oubliez Pas Les Paroles, mais elle ne désespère pas, elle dit qu'un jour, sur un malentendu, ça marchera. Ce jour-là, j'ai prévenu, je pars m'éxiler au fin fond de la Sibérie, j'ai vu un reportage, ça a l'air drôlement bien là-bas pour se faire oublier. LOL. Papa, lui, joue très bien du piano. Et finalement, là où maman est la meilleure, c'est quand elle nous raconte des histoires pendant que papa improvise des mélodies au piano, des mélodies un peu jazz ou un peu zen. Ces mélodies-là, avec la voix de maman par dessus pour nous raconter des histoires de prince amoureux ou de dragon sans ailes, c'est des moments magiques où le temps s'arrête.

Cette année, au collège, ma prof de musique nous a demandé de faire une rédaction sur la place de la musique dans notre vie. Evidemment, beaucoup ont râlé. Alors la prof a répondu : "la musique, ce n'est pas juste chanter ou jouer d'un instrument. La musique, ça se pense, ça se réfléchit, c'est un état d'esprit qui se transmet".

Quand je suis rentré à la maison, j'ai expliqué mon devoir à maman, et j'ai vu dans ses yeux que ça lui faisait comme un déclic. Elle m'a dit : "mais c'est vrai ça, je n'y avais jamais pensé, enfin je n'avais pas vu les choses sous cet angle, enfin je veux dire tout s'éclaire oui!"

Je vous livre exactement ses mots, pour que vous compreniez bien qu'à ce moment précis, quand les choses se sont éclairées pour elle, y'a vraiment que pour elle que tout s'est éclairé, parce que moi, à la fin de sa phrase, j'étais dans un brouillard épais, très très épais.

Heureusement, elle a rajouté tout de suite après : "installe-toi, je vais te raconter une partie de ton histoire, et tu vas comprendre, tu vas tout comprendre. Tu vas surtout comprendre pourquoi j'ai toujours aimé la musique, pourquoi, comme le dit ton professeur, chez moi, c'est un état d'esprit".

Je me suis assis avec maman dans le canapé et j'ai écouté.

L'histoire de PapéRi.

Il s'appelait Henri. C'était mon arrière-grand-père. Maman aimait bien l'appeler PapéRi, parce que papé, c'est mignon comme petit nom. Et elle aimait se dire que la contraction d'Henri en Ri faisait ressortir le côté rieur de cet aieul que je n'ai pas eu la chance de connaître. Pour finir, elle m'expliqua que c'était important de mettre un R majuscule au milieu du surnom, parce que les gens qu'on aime défie toutes les règles de grammaire.

PapéRi est né au tout début de la Première Guerre Mondiale. Quand la Seconde est arrivée, il est partie la faire, cette guerre à laquelle il ne comprenait pas grand chose. Et puis il a été fait prisonnier, et envoyé en Allemagne.

Je me demande comment on peut faire quand on se dit qu'on peut mourir demain ou après-demain. PapéRi, il a bien dû se poser cette question tous les jours où il a été prisonnier. On le faisait travailler, il ne mangeait pas beaucoup, et il dormait par terre. Et puis un jour, comme il avait appris à se débrouiller en allemand, il a dit à un officier qu'il était musicien et qu'après la guerre, il en ferait son métier. L'officier allemand a ri, et lui a dit qu'il ne verrait sans doute jamais la fin de la guerre.

Il jouait de la trompette et de l'accordéon. L'officier allemand lui a dit : "Si tu nous joues de l'accordéon, tu resteras en vie". Seulement voilà. Quand on lui a tendu un accordéon, PapéRi a découvert que le clavier était inversé par rapport aux accordéons français. Comme si on demandait à un droitier d'écrire soudain lisiblement de la main gauche!

Rester en vie. En fait, à chaque fois que je pense à PapéRi, je me mets à sa place à ce moment-là et j'imagine ce qui lui est passé par la tête. Rester en vie. Apprendre en quelques heures à jouer de l'accordéon avec un clavier et un soufflet inversés. C'est possible. Tout est toujours possible quand on y met toutes ses forces. C'est une question de concentration. Je peux le faire!

Tu peux le faire, PapéRi! Il m'est arrivé de rêver de PapéRi et de me réveiller en disant tout haut : "Tu peux le faire, PapéRi !".

Il l'a fait. Il a réussi. Il est resté dans le même camp de prisonniers, alors que certains de ses copains ont été envoyés ailleurs. Il ne les a jamais revus.

Il a joué de l'accordéon à plein d'occasions, quand les Allemands le lui demandaient, et ça lui a sauvé la vie. Et puis la fin de la guerre est arrivée et il est rentré. Sauf qu'à son retour, il ne fallait plus lui parler d'accordéon. Fini, terminé l'accordéon! Alors il s'est jeté sur la trompette pour effacer l'accordéon. Et il a fait une belle carrière de trompettiste.

Quand maman m'a raconté l'histoire de PapéRi, moi aussi j'ai compris. J'ai compris pourquoi la musique était dans notre famille, un peu comme un fil conducteur qui prolonge la vie.

Sans la musique, PapéRi serait peut-être mort, mon papi, le papa de maman, ne serait pas né juste après la guerre, et je ne serais pas là aujourd'hui.

C'est pour ça que notre famille, je la trouve la plus belle du monde. Parce que quelque part, PapéRi, il est plus fort que tous les Superhéros réunis, parce qu'il a réussi à rester avec nous. Il est là tous les jours quand on chante – même faux – ou qu'on écoute de la musique. Il est là quand maman hurle "Il jouait du piano debouuuuuuut" et je sais qu'il sera là le jour où Marius fera son premier vrai concert de chanteur d'opéra. Et il continuera d'être là quand je raconterai son histoire à mes enfants.

Elle est chouette ma famille parce qu'il n'y a pas que des vivants qui l'habitent, il y a ce que mes ancêtres ont transmis. Et ça, ça vaut tout l'or du monde.

 

 

Commentaires

Super Victor et Céline, bisous à vous 5 😘 . 

(Agnès) 

Bravo Victor !

Tu as beaucoup de chance et je constate que tu en es conscient. En lisant tes mots, j’ai entendu la musique ... comme un air de Printemps, le Printemps de Vivaldi.

PapéRi vous a montré la voie : vous savez tous les cinq ce qu’il vous reste à faire. La musique fait partie de vous pour toujours, tout comme l’amour qui vous lie.

J'ai lu ton texte Victor et je le trouve particulièrement beau et émouvant. Tu nous fait partager une partie de l'histoire de ta mère et par la même occasion de la tienne. Ta façon de parler de ta famille est tellement touchante ! On sent l'amour qui vous lie et je sais que c'est la réalité puisque je vous ai côtoyés ! Merci pour ce joli témoignage rempli de tendresse. Dominique de Cherbourg.

Bravo Victor !

Une très belle histoire de famille, qui se lie comme une partition de Brel. 

Bravo Victor, ton texte est très bien écrit, magnifique et émouvant.

En tant que musicienne je suis particulièrement touchée par cette histoire. Coucou à ta maman Céline que j’embrasse bien fort (avec le masque virtuel on a le droit)

Bises, félicitations, tu vas gagner, tu ne peux que gagner ! 

impossible de liker cette nouvelle si touchante!

Il m’est encore impossible de mettre un like sur ce texte malgré plusieurs tentatives. Chat triste

C'est un super texte qui m'a beaucoup touché.

J'aurais voulu liker mais ça ne fonctionne pas. 

Je me retrouve dans la réflexion de Victor. J'ai moi aussi eu des ancêtres qui ont subis de dures épreuves et quand j'ai des soucis, je repense à leur courage. 

À Cultura : je vous prie de tenir compte de mon commentaire et de bien noter que je n’ai pas réussi à octroyer un « like » à ce texte.
Je vous prie de bien vouloir comptabiliser mon vote, merci.