La Main gauche de la nuit - Ursula K. Le Guin
Expert Littérature
Il m’a fallu plus de trente ans pour ouvrir un livre d’Ursula K. Le Guin : à ma décharge, j’ai longtemps ignoré la science-fiction dans son ensemble. Je tâche aujourd’hui de combler les lacunes nées de cette négligence idiote. Réputée pour la dimension féministe de son œuvre, son goût pour les sciences humaines, l'anthropologie notamment (un legs familial !) ou l’influence du taoïsme dans ses écrits, Ursula K. Le Guin a quelques atouts de poids pour séduire le lecteur exigeant.

D’autres se fieront éventuellement à la liste, longue comme le bras, des - prestigieuses - récompenses reçues : six Prix Nebula, presque autant de Prix Hugo et une grosse brouettée de Prix Locus. La Main gauche de la nuit (un Hugo et un Nebula dans la musette), paru en 1969, appartient au Cycle de l’Ekumen et développe les questions chères à l’auteure.

Un mot d’abord sur le Cycle de l’Ekumen, sous peine de ne rien comprendre. Le cycle est composé de romans pouvant se lire indépendamment les uns des autres. Sachez néanmoins qu’il y a fort longtemps, la civilisation Hain a colonisé l’ensemble des mondes humains. Après l’effondrement de cette civilisation, le temps a fait son œuvre et l’oubli a gagné les peuples de ces différentes planètes. Les romans du cycle de l’Ekumen racontent l’effort de l’Humanité pour reconstituer une civilisation interstellaire. Notons qu'il s'agit d'un projet humaniste d'échanges culturels et commerciaux, éventuellement spirituels, entre les différents mondes humains. La Main gauche de la nuit évoque la mission de Genly Aï, terrien et envoyé de l'Ekumen, sur la planète Gethen (ou Nivôse, au choix), peuplé d'Humains androgynes - nous y reviendrons. Dans un monde glacé et hostile, il devra convaincre, seul, les gouvernements de rejoindre cette Fédération, déjà forte de 80 planètes.


Nulle invasion armée ni bataille épique ici mais la présentation d'un monde polaire et des sociétés humaines qui y habitent. Ursula K. Le Guin évoque les systèmes politiques, la monarchie féodale en Karhaïde et une bureaucratie communiste en Orgoreyn, ou encore les croyances religieuses et les mythologies, souvent inspirées du taoïsme. On citera à cet égard le lai qui donne son titre au livre :

 
Le jour est la main gauche de la nuit,
et la nuit la main droite du jour.
Deux font un, la vie et la mort
enlacés comme des amants en kemma
comme deux mains jointes
comme la fin et le moyen.
 
Le roman est construit autour de deux narrateurs (Genly Aï et dans une moindre mesure Estraven) mais fait également appel à d'autres matériaux : extraits de journal de bord, archives diverses, contes locaux, documents religieux, etc. Certains chapitres se présentent d'ailleurs plus comme des notes anthropologiques, sur la sexualité par exemple. Plus ou moins déconnectées de la trame principale du roman, elles permettent néanmoins de donner plus d'épaisseur, de consistance, de cohérence à ce monde inventé.
Une expérience de pensée

La Main gauche de la nuit est, de l'avis même d'Ursula K. Le Guin, son premier roman féministe. Guère surprenant quand on rappelle sa date de parution : 1969. La seconde vague féministe bat alors son plein. Les thèses différentialistes et essentialistes n'ont pas disparu mais les théories constructivistes rencontrent un plus grand succès. Les premières jugent la différence des sexes naturelle tandis que les secondes estiment qu'elle est socialement construite. Le célèbre "On ne naît pas femme, on le devient" de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe en offre un bon résumé. A en croire l'interview accordée à Jonathan White, Ursula K. Le Guin semble déjà sensibilisée à ces questions  :
 
My first feminist text was The Left Hand of Darkness, which I started writing in I967. It was an early experiment in deconstructing gender. Everybody was asking, "What is it to be a man? What is it to be a woman?" It's a hard question, so in The Left Hand of Darkness I eliminated gender to find out what would be left. Science fiction is a wonderful opportunity to play this kind of game.
 
Ainsi le lecteur découvre à travers les yeux du principal narrateur, Genly Aï, un terrien hétérosexuel mâle, une société humaine androgyne. Pas d'hommes, pas de femmes mais des êtres humains capables lorsqu'ils rentrent en Kemma, l'équivalent du rut animal, de prendre alternativement l'un ou l'autre sexe. Notons cependant qu'il n'y a ni choix ni prédisposition en la matière.
 
 
A travers Genly Aï, ses malaises et ses résistances devant cette société, le lecteur est renvoyé à sa propre vision de l'Humanité, si structurellement marquée par la division des sexes. Incapable de se défaire des normes hétérosexuelles qui conditionnent son quotidien sur Terre, Genly associe telle démarche ou telle intonation de voix à la féminité parce que trop "élégante" ou trop "douce" comme s'il avait besoin de retrouver des repères familiers. Mais au sein d'une société androgyne c'est Genly qui est l'"anomalie sexuelle", une erreur de la nature, un monstre perpétuellement en proie à ses pulsions sexuelles. Le dépassement des genres sexuels s'opèrera au travers d'une relation amicale et ambiguë avec Estraven, l'ancienne "oreille du roi" de Karhaïde.

La Main gauche de la nuit est une expérience de pensée. Une fois bazardés le masculin et le féminin, que reste-t-il ? À en croire l'auteure, les conséquences positives sont nombreuses. On peut notamment citer l'égalité de sexes et la fin de la division des tâches, l'absence de viol et de guerre également. Ce roman n'est pas pour autant une utopie, la présentation d'un monde idyllique. La violence existe belle et bien sur Gethen : les assassinats politiques sont courants en Karhaïde et les commensaux Orgoryen tuent à petits feux leurs opposants dans des " camps de travail volontaire".


Soutenu par une plume élégante, le roman mêle aux péripéties diplomatiques de Genly des analyses subtiles sur la question des genres (notamment). La langueur qui se dégage de l'ensemble pourrait faire fuir les amateurs de récits épiques et survitaminés. La Main gauche de la nuit n'en reste pas moins un grand roman de science-fiction dont la thématique centrale résonne toujours dans l'actualité : après l'Argentine, l'Australie autorise depuis peu ses citoyens à choisir librement leur sexe...



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