Interview de Yunbo et Samir Dahmani
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Avec CultureBD, découvrez l'interview de Yunbo et Samir Dahmani qui abordent à leur façon le déracinement à travers Je ne suis pas d'ici et Je suis encore là-bas. 

 

Que se passe-t-il lorsque qu’on quitte notre terre pour s’ouvrir à une culture radicalement différente de la nôtre ? Qu’en est-il de ces personnes qui, après plusieurs années d’absence, ont du mal à se retrouver dans leur pays natal ? La réponse est dans Je ne suis pas d’ici et Je suis encore là-bas, deux BD respectivement signées par Yunbo et Samir Dahmani. Les deux auteurs nous racontent la naissance de ces deux projets croisés, qui abordent à leur façon le déracinement.

 

Deux regards sur l’expatriation


Comment en êtes-vous venus à la BD ?
Yunbo : J’affectionne la BD depuis toute petite. C’est un art efficace pour transmettre les messages que je voulais. Mes choix de carrière se sont donc faits naturellement vers mes huit-neuf ans. Mes études, mon départ en France : toute ma vie était guidée par mon envie de faire de la bande dessinée !

 

01.jpegExtrait de "Je ne suis pas d'ici"Samir Dahmani : Quant à moi, c’est venu avec l’amour du dessin, qui remonte à l’enfance. À force de dessiner, je me suis décidé à faire de cette passion mon métier. Deux choix se sont alors imposés à moi : soit la BD, soit l’animation de dessins animés. J’ai donc commencé à me renseigner sur les écoles d’arts et rapidement la BD m’a rattrapé. J’ai donc atterri à l’Ecole de l’Image d’Angoulême en 2008, où j’ai fait la connaissance de Yunbo. On s’est retrouvé ensuite ensemble en master de 2010 à 2012, pour étudier ensemble et en partir ensemble...

 

De cette rencontre sont nés Je ne suis pas d’ici ou Je suis encore là-bas, deux BD chorales…


Yunbo : Initialement nous n’avions pas prévu de mêler ces deux récits. Il avait son projet. J’avais le mien. J’avais commencé à travailler dessus après nos études, en 2012. Ma BD consistait à raconter mon vécu lorsque j’ai quitté la Corée pour étudier en France. Un récit assez différent de celui de Samir.

 

02.jpegExtrait de "Je ne suis pas d'ici"

Samir Dahmani : Je voulais travailler sur Le Nez de Nicolas Gogol. J’avais trouvé plusieurs similitudes entre cette nouvelle et la culture coréenne, d’où l’idée de la retranscrire à l’époque contemporaine, tout en approfondissant des échanges que j’ai eus avec des étudiantes coréennes de mon école. Lorsque ces dernières revenaient dans leur pays, elles retrouvaient leur société changée et cette impression s’amplifiait d’été en été.

 

J’avais donc envie de raconter ce bouleversement à travers les yeux d’un Français qui voyageait en Corée du Sud, accompagné de Sujin, une traductrice. En me rendant là-bas pour interroger des habitantes de l’âge de Sujin, j’ai accumulé les recherches et ce personnage a tellement pris d’importance que c’est devenu son récit. Après discussions, il nous a paru naturel avec Yunbo de créer les deux projets de concert et aborder l’expatriation.

 

Quels aspects de l’expatriation vouliez-vous mettre chacun en avant ?


Samir Dahmani : L’aspect m’ayant le plus frappé, c’est l’isolement social, qui dépend des cultures. Lorsqu’on est français et que l’on revient d’un pays européen comme l’Espagne, la reprise du train de vie se fait sans trop de difficultés. Mais en Asie, la société est vraiment exigeante. Quand une femme coréenne entre 29 et 35 ans revient d’Europe, on lui demande beaucoup de choses : se marier, fonder une famille, avoir une situation financière stable. Ces femmes, comme Sujin, se sont rendus en Occident pour avoir une meilleure réussite sociale. Mais en interrogeant certaines d’entre elles, j’ai vu que le retour leur a fait l’effet d’un claque !

 

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Yunbo : À travers l’histoire d’Eun-mee, je voulais de mon côté montrer le sentiment de déracinement dans lequel on est coincé. Mais à mesure qu’on avance dans l’histoire, on l’envisage sous un autre angle et on réalise que l’humain n’est pas assigné à une seule place sur Terre, qu’il peut appartenir à différentes cultures...

 

Des récits unis par une quête d’authenticité
D’un côté, on a l’autofiction, de l’autre un travail de reportage. Est-ce que la différence de récit était un défi à vos yeux ?

 

Yunbo : En vérité, cette différence de récits apportait à la fois un regard extérieur et intérieur au sujet de l’histoire.

 

04.jpegExtrait de "Je ne suis pas d'ici"

Samir Dahmani : A partir du moment où on a défini la ligne de notre projet, on travaillait chacun de notre côté. Mais cela ne nous a pas empêché de nous conseiller, en particulier sur les différences culturelles. Quand je bloquais sur certains détails de la vie coréenne, je m’adressais toujours à Yunbo, et vice-versa.

Par exemple il y a cette scène dans Je suis toujours là-bas où Sujin dîne avec sa mère et une amie de cette dernière. Au départ, je pensais à mettre scène ces retrouvailles dans un restaurant de poulet frit. Yunbo m’a cependant expliqué que les personnes de 40-50 ans ont tendance à fréquenter les restaurants de pommes de terre. J’ai donc opté pour ce décor afin de rendre cette scène plus réaliste et authentique.

 

On sent également que le dessin a été pensé ensemble...

 

Samir Dahmani : Absolument ! On a beaucoup réfléchi sur la manière de lier nos récits pour que le public puisse s’y retrouver. Le choix s’est d’abord porté sur des jeux de gris qu’on a chacun travaillé à notre façon. On a ensuite ajouté deux couleurs : le rouge et le bleu. Ce qui ressort bien au niveau des dialogues, car cela permettait d’indiquer les différentes langues. Cela nous aidait aussi à ajouter une certaine symbolique.

Par exemple, le bleu fait généralement penser au voyage. Or dans mon histoire, cette couleur représente les fantômes, l’isolement du personnage. Le rouge permettait quant à lui d’identifier Mal-Ttouk-i, un masque traditionnel coréen, qui apparaît constamment dans la BD.

 

05.jpegExtrait de "Je suis encore là-bas"

Yunbo : Dans Je ne suis pas d’ici, le mélange des couleurs représentait le mélange des deux pays. Par exemple, les teintes bleues et grises renvoyaient à la France, tandis que le rouge rappelait la Corée et son dynamisme.

 

L’apparence des héroïnes se démarque des autres personnages de vos BD respectives. Comment les avez-vu conçus graphiquement ?

 

Yunbo : Je ne suis pas d’ici est une histoire basée sur mon expérience personnelle. Pour prendre du recul là-dessus, je voulais masquer sur l’intégralité des personnages, mais après mûre réflexion, le choix s’est concentré uniquement sur Eun-mee. Lui donner une tête de chien permettait de la différencier des autres, de traduire son sentiment d’incertitude sur ce qu’elle était, et la perte de son identité.

06.jpegExtrait de "Je ne suis pas d'ici"

Samir Dahmani : Dans  Je suis encore là-bas. , je tenais à représenter le quotidien de Sujin comme une pièce de théâtre dont elle se sent à l’écart. D’où le choix de lui mettre le masque Mal-Ttouk-i, qui incarne cette idée d’isolement.

 

D’autres projets communs en vue ?

 

Samir Dahmani : Pas du tout ! On travaille chacun sur des projets différents. Le mien aborde le choc générationnel en Corée entre l’ancienne génération qui a connu la pauvreté avant le redressement économiques des années 80 et la nouvelle de qui on exige beaucoup d’efforts...

 

Yunbo : Mon prochain projet se penche sur les relations mère-fille, quand cette dernière est abandonnée et à quels supports affectifs elle peut s’accrocher. Il n’est pas évident car une fois qu’on publie son premier projet on se met un peu la pression car on souhaite que le second soit meilleur !

 

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