Questions à Elizabeth Haynes par son éditrice française Béatrice Duval
Non applicable
D’où vous est venue l’idée de ce livre ? Croyez-le ou non, j’ai fait un rêve, dans lequel je savais qu’un homme était méchant, mais personne ne voulait me croire. Tous mes amis l’adoraient et plus j’essayais de les convaincre qu’il était dangereux, plus ils m’accusaient, moi, d’être mesquine. A mon réveil, j’ai réalisé combien c’était terrible de ne pas être crue, au point de commencer à douter de soi-même. Combien de temps avez-vous passé à l’écrire ? J’ai rédigé une ébauche d’environ 60 000 mots en novembre 2008. Qu’est-ce qui vous a poussée à l’écriture ? J’ai écrit la première version dans le cadre du National Novel Writing Month (Mois national d’écriture de roman), défi qui consiste à écrire un roman de 50 000 mots en un mois chaque année en novembre. C’est une expérience que partagent des centaines de milliers de participants du monde entier, très différente du processus habituel d’écriture. Pendant ce mois, j’ai fini par casser les pieds à mon entourage en essayant d’introduire mon histoire, de façon plus ou moins subtile et créative, dans chaque conversation. Mais j’ai la chance d’avoir des amis très patients. Comment avez-vous choisi la structure de votre roman ? Mon but principal était d’éviter l’ennui et l’angoisse de la page blanche. Il est utile d’écrire deux histoires en même temps : quand on en a assez de l’une, on n’a qu’à passer à l’autre. Comment avez-vous développé vos personnages ? Une fois que j’ai trouvé la « voix » de chacun, ils se développent presque tout seuls. Ils finissent par devenir réels à mes yeux, et puis ils insistent pour que je raconte leur histoire. Je m’inquiète un peu quand je prends la mauvaise direction avec l’un d’entre eux. Les gens sont souvent surprenants, y compris les personnes fictives. Connaissiez-vous la fin avant de l’avoir écrite ? Non. Ecrire un roman, tout comme le lire, c’est bien moins amusant si vous connaissez déjà la fin. Qu’est-ce qui a été le plus difficile pour vous dans l’écriture de ce roman ? Les scènes où Lee retient Catherine prisonnière dans sa chambre d’amis. Au milieu de toute cette violence, il était important pour moi de tenter de décrire les changements d’humeur de Catherine, le passage de la colère à l’espoir, puis au désespoir, et enfin à la résignation. Après avoir construit une sorte de relation, étrange, avec ces personnages, il devient dur de leur faire subir une expérience aussi horrible. Le réalisme de l’histoire, jusque dans ses moindres détails, était-il important pour vous, par exemple la représentation des TOC ? Oui. Il existe de nombreux types de TOC différents, et je pense qu’aucune expérience ne ressemble à une autre. J’ai la chance d’avoir une très bonne amie rencontrée à l’université, Alexia, aujourd’hui spécialiste en psychologie clinique. Elle m’a conseillé plusieurs livres utiles, dont deux que je recommanderais particulièrement à toute personne intéressée par ce sujet : Overcoming Obsessive Compulsive Disorder (« Surmonter les troubles obsessionnels compulsifs ») de David Veale et Rob Wilson, qui donne un large aperçu des possibilités de traitement, et The Boy Who Couldn’t Stop Washing (paru en français sous le titre Le Garçon qui n’arrêtait pas de se laver) de Judith L. Rapoport, qui raconte la vie de plusieurs personnes, de tous âges, atteintes de TOC divers. Vous a-t-il été facile de créer du suspense, mais aussi de le maintenir ? Je n’avais au début établi que les grandes lignes de l’histoire, donc de nombreux rebondissements m’ont moi-même surprise. Chaque fois que cette pauvre Catherine commençait à se détendre, ou à se sentir en sécurité, je me posais la question suivante : « Quelle est la pire chose qui pourrait lui arriver ? », et puis j’imaginais sa réaction. Certains passages m’ont donné la chair de poule, j’en ai conservé la plupart. Vouliez-vous rendre le personnage de Lee sympathique par certains côtés ? Je voulais que le lecteur puisse comprendre pourquoi Catherine tombait amoureuse de Lee. Bien que cruel et manipulateur, il est lui-même traumatisé et possède une part de vulnérabilité. De son point de vue, toutes ses actions sont motivées par son amour pour Naomi, et ensuite pour Catherine. Ce qu’il fait subir à Catherine est inexcusable, mais, comme beaucoup de personnes violentes, c’est aussi une victime, du moins en partie : il est le résultat des trahisons de son passé. Que pensez-vous des fins heureuses ? Elles sont plutôt rares dans la vraie vie, non ? Même quand les choses s’arrangent, les personnes victimes d’un traumatisme gardent, d’une façon ou d’une autre, des séquelles à vie. Un roman, c’est comme ouvrir une petite fenêtre dans l’existence des personnages, pour une durée limitée : il est important de trouver une fin, mais il est tout aussi important de croire que les personnages vont poursuivre leur vie en privé, même si le lecteur ne peut plus les observer. Comment votre vie professionnelle influence-t-elle vos livres ? Je suis analyste criminelle pour la police, un métier malheureusement négligé par les auteurs de romans policiers ! C’est un emploi civil qui consiste à analyser les crimes et leurs indices afin de déterminer des types de comportements criminels, que l’on peut alors utiliser pour orienter les recherches de manière efficace. C’est le métier idéal pour un écrivain, car il requiert une grande créativité ainsi qu’une capacité de réflexion au-delà de l’éternelle question : « Et si… ? » Mon travail m’a appris beaucoup de choses : les individus ont souvent des comportements inattendus ; on ne doit pas croire tout ce que l’on entend ; deux personnes, en apparence honnêtes et dignes de confiance, peuvent interpréter la même situation ou conversation de manières totalement différentes. Où écrivez-vous ? Si je suis seule chez moi, alors j’écris dans la chambre d’amis, en pyjama, avec un thermos de thé pour seule compagnie. Sinon, je m’habille pour aller dans un café avec mon ordinateur portable – je privilégie le Caffè Nero de Maidstone car les charmants serveurs me laissent y rester toute la journée. Et cette culture du coffee shop ne cesse de m’intriguer : je peux y surprendre des bribes de conversation et des idées brillantes que j’aurais autrement manquées. Avez-vous des rituels d’écriture ? Les petits chocolats (Chocolate Gemstones) d’Hôtel Chocolat. Un sachet chaque novembre. De qui ou de quoi tirez-vous votre inspiration ? Je découpe des articles dans les journaux du week-end. J’ai des dossiers remplis d’histoires qui ont fait naître une idée ou un thème sur lesquels je n’écrirai probablement jamais, mais de temps en temps je m’y replonge pour voir s’il en sort quelque chose. Ecoutez-vous de la musique lorsque vous écrivez ? Si oui, en avez-vous une préférée ? J’ai une bande-son différente pour chaque roman. J’ai rédigé l’ébauche de Comme ton ombre en écoutant Ben’s Brother, Damien Rice et Cherry Ghost. La relation entre Stuart et Cathy a été en partie inspirée par la chanson « Allelujah » de Fairground Attraction. Quand j’ai commencé à finaliser le texte, j’écoutais beaucoup Ludovico Einaudi, et surtout Nightbook. Pour moi, chaque morceau de ce magnifique album est désormais associé à une scène particulière du livre. Corrigez-vous votre travail au fur et à mesure ? Non. Ecrire et corriger en même temps, c’est comme essayer de conduire en laissant le frein à main. Quels conseils donneriez-vous à des écrivains en herbe ? L’écriture peut être une activité très personnelle, mais si votre but est de publier votre travail, alors partagez-le autant que possible : participez à des ateliers d’écriture, adhérez à un club d’écrivains, trouvez des sites Internet où discuter et partager vos idées avec d’autres auteurs. Je pense que cette expérience peut vous effrayer au début, mais c’est bon signe, car il est important que vous soyez attachés à vos personnages et à vos situations. Soyez ouverts aux suggestions d’améliorations de la part des autres. Gardez un carnet sur vous pour noter les idées dès qu’elles vous viennent. Ah… et puis surtout tentez le National Novel Writing Month, c’est génial. Avez-vous commencé un nouveau roman ? J’ai l’intention de retravailler un roman que j’ai écrit il y a quelques années. Il est davantage centré sur la police que Comme ton ombre, c’est une enquête sur un meurtre avec de fréquents rebondissements, et la structure est aussi différente : j’envisage d’inclure de nombreuses sources pour permettre au lecteur d’endosser le rôle d’enquêteur. Traduit de l’anglais par Sarah Dali. Lire la chronique de ce roman par Véronique ici Retrouvez ce livre sur www.cultura.com

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