Sept questions à Bernard Minier
Non applicable

Votre roman Glacé est paru aux éditions XO le 24 février. C'est un premier roman policier. Pourriez-vous nous raconter comment vous est venue l'idée de ce roman, et votre rencontre avec les éditions XO ? L'idée de Glacé est née en regardant un reportage à la télévision sur cette usine hydro-électrique creusée dans la roche, sous la montagne, à 2000 mètres d'altitude, qui figure au début du livre. Un lieu terrible, un lieu fascinant et hostile, un décor incroyable qui m'a tout de suite inspiré la scène d'ouverture. Puis l'écriture de cette scène a entraîné la suivante, et ainsi de suite, comme des dominos. Les personnages, pourtant si importants, ne sont sortis des limbes que dans un deuxième temps. La première impulsion est véritablement venue de ce décor. Mais bon, j'ai grandi au pied des Pyrénées ; je les ai eues devant les yeux durant toute mon enfance. C'était un peu notre Baleine blanche à nous, à la fois omniprésentes, mystérieuses et inaccessibles. Par conséquent, que mon premier roman ait choisi ce cadre n'est pas si surprenant. J'ai envoyé mon manuscrit par la poste à plusieurs maisons d'édition. Je dois dire qu'il a reçu un très bon accueil, j'en ai été très surpris. Lorsque j'ai rencontré la personne qui allait devenir mon éditrice chez XO, elle m'a tout de suite fait part de son enthousiasme et de sa volonté de porter ce projet. La suite s'est faite naturellement. J'ai la chance d'avoir autour de moi une petite équipe d'une compétence et d'une énergie incroyables, il ne se passe pas un jour sans que je me réjouisse de travailler avec eux. Depuis quel âge écrivez-vous ? Je serais tenté de dire depuis toujours... J'ai du mal à détacher un moment particulier. Je me souviens cependant d'une lecture de Robinson Crusoé à voix haute par une maîtresse remplaçante en fin d'année scolaire, en ce2 ou en cm1 peut-être, qui fut une sorte d'épiphanie, de révélation. Il me semble que c'est à ce moment-là que les mots ont pris le pas sur les images dans mon imaginaire, que leur magie et leur pouvoir me sont apparus, d'une manière instinctive, irréfléchie au début, je suppose. Il y a ensuite la lecture des Bob Morane, de Jules Verne, des premiers romans de science-fiction et, très vite, l'envie de m'approprier les personnages et de raconter mes propres histoires. Mais, à l'époque, je faisais également ça avec mes personnages de bandes dessinées favoris, car j'avais un assez bon coup de crayon. Vous dites écrire depuis très longtemps, pourquoi publier aujourd'hui alors que vous auriez pu le faire avant ? Qu'est-ce qui vous a poussé à le faire précisément maintenant ? Ça, c'est une question difficile. En vérité, je n'ai pas de réponse. A dix-huit ou dix-neuf ans, j'avais déjà des cartons pleins de pages tapées à la machine. J'en avais envoyé quelques-unes à un illustre éditeur et j'avais reçu une charmante lettre de ce monsieur qui m'invitait à persévérer. C'était il y a plus de trente ans... Et puis, après ça, plus rien... la vie est passée par là... Je n'ai jamais cessé d'écrire mais j'étais un peu comme ce personnage de “La Peste” qui cherche à atteindre une impossible perfection dès la première phrase et qui, évidemment, n'y parvient jamais. Je reculais toujours le moment de proposer mes textes à la publication parce que j'étais persuadé que seuls des textes d'une très haute qualité littéraire méritaient d'être publiés. Alors, j'ai participé à des concours de nouvelles et c'est à cette occasion que j'ai rencontré la personne qui m'a véritablement convaincu d'aller au bout. Sans elle, “Glacé” n'aurait peut-être jamais vu le jour. En vérité, le destin de ce livre – et peut-être mon destin tout court – a tenu à un fil et à l'irruption de deux personnes dans ma vie au moment opportun, des personnes qui n'avaient aucune relation dans ce milieu mais qui, en revanche, ont su m'insuffler une énergie considérable et chasser mes doutes. Pourriez-vous nous parler de votre roman ? C'est un exercice difficile que de parler de son propre livre. Pour paraphraser Matisse, je préférerais laisser mon texte parler pour moi. Disons que “Glacé” est d'abord un pur thriller, ce que les Anglo-Saxons appellent un page-turner : un livre dont on ne peut s'empêcher de tourner les pages ; c'était en tout cas l'objectif pendant que je l'écrivais : tenir le lecteur en haleine. L'idée, c'était d'écrire un pur polar, de respecter scrupuleusement les codes du genre : un crime, une enquête, une intrigue, une atmosphère... mais d'y mettre quelques petites choses en plus : j'aime ce qui dépasse, ce qui sort du cadre. Et, dans un premier roman, on a toujours plein de choses à dire. En même temps, il faut se discipliner, l'intrigue doit toujours avancer ; dire des choses oui, mais tout cela doit rester aussi haletant, palpitant et addictif que possible... Par ailleurs, il semble, si j'en crois les articles qui sont parus dans la presse, que “Glacé” procure des émotions violentes à ses lecteurs et j'adore ça ! J'ai lu des commentaires extraordinaires : “atmosphère terrifiante”, “scènes stupéfiantes”, “course à l'abîme”... Autant dire que je préfère laisser à d'autres le soin d'en parler : ils le font bien mieux que moi. Et j'en suis ravi. Parlez-nous des personnages. Qui est Martin Servaz ? Martin, c'est un type qui a foiré à peu près tout dans sa vie mais qui excelle dans son métier. Je crois qu'il y a cependant une différence entre lui et certains personnages de flic, c'est qu'il n'est pas flic dans l'âme. Il aurait voulu faire autre chose. Plus jeune, il se rêvait écrivain et il excellait d'ailleurs aussi dans ce domaine. Il est entré dans la police par accident et il est évidemment un très bon flic mais il ne voit pas la vie et le monde comme un flic : quelque part, c'est un poète, un philosophe, un humaniste. Et puis, Servaz est indissociable de son jeune adjoint : Vincent Espérandieu. A eux deux, ils incarnent une forme de dichotomie qui m'est propre : d'un côté une fascination et un immense respect pour le savoir à l'ancienne, la tradition, la véritable érudition et Servaz, bien qu'il n'ait que quarante ans, incarne ce versant-là. De l'autre, une irrésistible attirance pour la modernité, la nouveauté, les avant-gardes – et ça c'est le geek Espérandieu qui s'en charge. Les deux sont complémentaires et, avec quelques autres personnages, ils me permettent de dresser un spectre assez large de la société française. Parce que c'est ça la question centrale : la société française. Où va-t-elle ? A quoi ressemble-telle ? Quels périls la menacent ? Qui êtes-vous, Bernard Minier ? Une chose est sûre : je ne suis pas Martin Servaz. Ni quelque personnage du livre que ce soit. “Toute ressemblance avec”, etc. Et puis, je crois que l'auteur doit s'effacer derrière son texte. Au fond, peu importe qui je suis ou alors cherchez-moi dans cette phrase de Malraux (à moins qu'elle ne soit de Sartre) : “l'homme est ce qu'il fait”. Mais bon, pour fournir quelques rudimentaires éléments biographiques, disons que je suis douanier, comme Melville l'était à la fin de sa vie, que j'ai une épouse, deux enfants qui ont atteint l'âge adulte, que je me suis longtemps cherché avant de me trouver mais que je ne regrette rien – sauf peut-être d'avoir un peu traîné en route. Auriez-vous deux titres de livres qui vous ont marqué, à proposer à vos lecteurs ? Deux ? Diable, c'est un choix drastique ! Et à proposer à mes lecteurs de surcroît : en voilà une responsabilité ! On va choisir parmi les parutions “récentes” dans le genre policier, sinon on ne s'en sortira pas. Il y a deux lectures qui m'ont laissé dernièrement un souvenir durable : la première, pour celles et ceux qui ne l'ont pas encore lu, c'est le sublime “Seul le Silence” de R.J. Ellory, pour son écriture magnifique et cette bouleversante nostalgie qui traverse tout le livre: si William Styron avait décidé d'écrire un thriller, cela aurait sans doute ressemblé à ça. La seconde, c'est “Les Visages” de Jesse Kellerman, pour son humour, ses dialogues décalés et cette invention remarquable qu'est l'œuvre de ce peintre inconnu et génial : Victor Cracke. Après, je le répète, il y a des centaines de titres que j'aimerais recommander et beaucoup ne sont pas des romans policiers, car je lis finalement pas mal d'autres choses. Tenez, un seul titre, déjà ancien, qui me vient immédiatement à l'esprit : “L'Aveuglement”, du portugais José Saramago, l'un des tableaux les plus sombres, les plus désespérés jamais lu sur l'humanité, mais avec quand même une petite lueur d'espoir incarnée par une femme, une langue incroyable et un humour qui grince comme un squelette: vous ne vous en remettrez pas ! Retrouvez une chronique de Glacé sur le blog, ici Retrouvez le livre de Bernard Minier sur cultura.com

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