Sukkwan Island, de David Vann

‎19-01-2021 17:23

Sukkwan Island, de David Vann

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Je regrette d’avoir lu ce roman en français, mais je n’ai pas résisté au travail des Éditions Gallmeister. Je peux cependant garantir que je relirai « Sukkwan Island » dans sa version originale car ce roman m’a frappé à la poitrine comme jamais. C’est un roman d’une extrême dureté qui vous hantera probablement longtemps. Je vous recommande de ne pas lire la préface ni la postface avant d’avoir fini le roman. Vous ne l’apprécierez que davantage… à moins que cette lecture ne soit pas pour vous. Si vous étiez déjà au point de rupture avec « My Absolute Darling » de Gabriel Tallent, peut-être devriez-vous éviter les rivages de « Sukkwan Island ».

 

C’est sur cette île inhabitée du sud de l’Alaska qu’un père décide de passer une année seul avec son fils de treize ans. Ce père entend donner un cap nouveau à sa vie après l’échec de son second mariage. Il espère renouer avec ce fils qu’il n’a pas vraiment vu grandir, vivre une aventure hors du commun qui les changera tous les deux. Et c’est ce qui arrivera, assurément. Dès les premières pages, le lecteur devine que ce rêve d’aventure ne se déroulera pas comme escompté, que le père et le fils devront faire face à des événements imprévus et au bouleversement de la vision paternelle. Malgré les grands espaces enivrants, c’est un huis-clos oppressant qui se construit pas à pas, comme un prédateur avançant dans les bois. C’est la défaillance du père face à la loyauté du fils, la déconstruction du lien comme de la raison. Je pensais avoir imaginé tout ce qui pourrait advenir à ce père et à ce fils, mais c’est à la moitié du roman que je suis tombé de la falaise. J’ai terminé ma lecture abasourdi, essoufflé, avec le sentiment d’avoir succombé à un charme affreux. Ce roman a été récompensé par le Prix Médicis étranger. À mon sens, il aurait aussi mérité le Prix Pulitzer.

 

Ce n’est rien dévoiler de l’intrigue que de révéler que le père de l’auteur lui a demandé d’aller vivre un an avec lui en Alaska quand il avait treize ans. Il a refusé, et peu de temps après son père s’est suicidé. Ce roman n’est qu’une version de la réalité qui aurait pu exister s’il avait accepté…

 

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4 Réponses 4
‎19-01-2021 20:44

Re: Sukkwan Island, de David Vann

@dvall je l'ai lu il y a plusieurs années. J'en garde le souvenir d'une histoire terrible. 

‎20-01-2021 11:02

Re: Sukkwan Island, de David Vann

Effectivement @MAPATOU, c'est une histoire terrible et éprouvante, qui prend une dimension encore plus dramatique quand on sait qu'il s'agit d'une réalité alternative de la propre vie de l'auteur quand il était enfant. J'ai lu quelques avis choqués sur "My Absolute Darling" et "Né d'aucune femme" par exemple, certain.e.s lecteurs.rices trouvant ces histoires difficilement supportables. Mais dans "My Absolute Darling" le ton est admirablement équilibré entre les atrocités subies par Turtle et la légèreté apportée par ses rapports avec Jacob et Brett. C'est l'alternative et la notion de combat qui rendent la liberté envisageable, l'espoir possible.

 

A mon sens, "Sukkwan Island" va bien au-delà dans la dureté et la fragilité des liens humains. Dans "My Absolute Darling", le père de Turtle peut être considéré comme un monstre. Ces montres-là existent bien sûr, mais ils sont des exceptions. Dans "Sukkwan Island", le père n'est qu'un homme fragile et faillible comme il y en a tant. Ce récit interroge sur la toxicité pernicieuse de certains rapports filiaux, la loyauté et la culpabilité, l'intensification des souffrances par l'isolement physique et psychologique, les non-dits et les trop-dits. Dans le contexte actuel, qui n'a jamais autant isolé les gens et notamment les personnes fragiles, cela fait réfléchir de manière encore plus évidente. Il y a les violences conscientes et volontaires, qu'elles soient physiques ou psychologiques, mais il y a aussi ces violences inconscientes et involontaires, bien plus fréquentes, et qui peuvent être tout autant ravageuses.

 

 

‎20-01-2021 14:21

Re: Sukkwan Island, de David Vann

@dvall  je n'ai pas lu "My absolute darling" mais j'ai été particulièrement touchée par "Né d'aucune femme".

 

Je vous rejoins tout à fait dans votre analyse sur la toxicité pernicieuse de certains liens et sur les violences. Me vient à l'esprit ce que j'ai vécu dans un de mes ateliers en école maternelle, il y a 6 ans. Mes ateliers se déroulent toujours dans le temps de la cantine. Un petit garçon de 4 ans faisait toujours la tête pendant toute la durée de l'atelier, refusait de participer. J'en ai donc parlé à sa maîtresse qui m'a expliqué que sa maman lui mentait tous les matins en le déposant à l'école en lui disant qu'elle viendrait le chercher et qu'il ne resterait pas à la cantine.

Ce pauvre petit était donc déçu tous les jours. J'ai été stupéfaite du comportement de cette mère qui, malgré les explications de l'enseignante de ce que ce mensonge engendrait chez son fils, a continué. 

 

J'ai suivi une formation sur les sciences neuro-affectives et j'avoue que cela a changé le fonctionnement de mes ateliers, avec les enfants mais aussi les détenus. Je fais toujours poser son émotion du moment avant de commencer à raconter. Et ça change beaucoup de choses.

 

Lorsque j'ai commencé à intervenir à la PMI, j'ai pris conscience des situations graves auxquelles sont confrontés des enfants. Et la situation n'a fait qu'empirer depuis le premier confinement. Heureusement que le médecin chef a accepté que le lieu d'accueil reste ouvert pendant le 2ème car trop de mamans étaient en souffrance psychologique et difficultés matérielles. On ne peut accueillir que 10 enfants/après-midi et nous avons une liste d'attente de 76 enfants.

 

Je suis parfois très inquiète quant à l'avenir de ces enfants, parfois découragée quand je rentre épuisée le soir. Mais je garde quand même la foi et repart tous les jours avec mon sac à histoires.

‎20-01-2021 22:56

Re: Sukkwan Island, de David Vann

Bonsoir @MAPATOU et merci pour ce témoignage. La compréhension des émotions qui sous-tendent les pensées et les actions d'un individu sont à la base des thérapies cognitives et comportementales. C'est donc une excellente chose que d'inciter les personnes en besoin d'écoute et d'accompagnement à communiquer sur leurs émotions. La communication est nécessaire à la résolution des conflits comme des souffrances psychologiques. Et ce que révèlent des romans magnifiques comme "Sukkwan Island" ou encore "Le dernier des fous" de Timothy Findley (sur lequel j'ai posté une chronique précédemment), c'est justement que la capitulation de la parole ou du moins l'absence d'une véritable communication attentive et bienveillante fait le lit de situations dramatiques. Notamment dans les familles et a fortiori en situation d'isolement... ou de confinement.

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