Le rapport de Brodeck, de Philippe Claudel

Le rapport de Brodeck, de Philippe Claudel

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Dans ce roman fascinant, Philippe Claudel file ou plutôt brode le mystère et la noirceur, d’un pas lent et tourmenté à travers la mémoire d’un homme et le passé de ceux qui peuplent son village. Brodeck est le narrateur de cette histoire qui se déroule peu de temps après la guerre dans un pays de l’Est qui pourrait être limitrophe de l’Allemagne et où le dialecte en usage se rapproche de l’allemand. Mais ces termes jamais ne sont prononcés, tout comme ceux de nazisme ou de juif. Les indices semés ici et là ne laissent pourtant aucun doute sur le contexte de cette fable cruelle. Brodeck est un homme plus cultivé que la moyenne, ni bien grand ni petit, rescapé d’un camp de concentration. C’est un lettré docile et consciencieux, et en tant que tel, il est chargé par les hommes de son village d’écrire un rapport sur le crime qui a été commis par eux tous, excepté par Brodeck qui clame son innocence dès l’incipit de ce roman. Un homme a été assassiné, un étranger au comportement insolite et incompréhensible, et Brodeck seul peut faire la lumière sur les événements qui ont conduit à cette abomination dont tous veulent se laver.

 

La langue de Philippe Claudel est précise et belle, aussi habile à décrire le village, ses habitants et les paysages qui les entourent, que les profondeurs insondables de l’âme humaine. L’humanité et l’inhumanité se mêlent avec brio dans cette histoire qui pourrait s’apparenter à un conte ou une parabole sur la cruauté, la culpabilité, ou la mémoire indicible. Les noms choisis par Claudel pour ses personnages sont admirablement évocateurs car ils croquent à eux seuls l’image de leurs porteurs, par leur phonétique ou le champ lexical qu’ils évoquent : Brodeck évoque celui qui brode, L’Anderer une sorte de noblesse lumineuse, Orschwir une ombre qui tourne, Göbbler une créature menaçante, Schloss une flaque qui se répand… Le dialecte alémanique inventé par l’auteur apporte une profondeur imaginative au langage de ces villageois, une âme aux mots utilisés pour nommer les choses et les hommes. On suit la pensée de cet homme donc, ce témoin qui ne juge ni ne venge, lui qui a abandonné son humanité dans les camps pour devenir « Chien Brodeck », et qui pourtant a survécu, portant en lui la plus belle des humanités et la plus grande des menaces, celle du souvenir. Mais comme l’histoire nous le raconte, il n’est jamais bon de porter un miroir au visage des Injustes parmi les nations…

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