Yoga, d'Emmanuel Carrère

Yoga, d'Emmanuel Carrère

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Dans Yoga, Emmanuel Carrère s’écrit et s’écrie. Il s’écrit parce que son principal sujet, c’est lui, la façon dont il conçoit sa vie et ce qui lui arrive. Il s’écrie aussi parce que ce roman qui n’en est pas tout à fait un est une proclamation de ses amours comme de ses douleurs, de ses espérances comme de ses fractures, qui sont abyssales.

 

Lorsque l’auteur commence à parler des arts martiaux, de la méditation et du yoga, je dois avouer que je lui prête une oreille attentive. Toute cette première partie du récit est instructive mais la manière dont l’auteur parle de lui et de son ambition d’un ouvrage « souriant et subtil » sur le yoga, ne manquant jamais de rappeler combien ses précédents livres ont été appréciés, est particulièrement pénible, tout comme cette tendance à l’exhibitionnisme propre aux écrivains à succès qui estiment que, quoiqu’ils racontent sur eux, cela passionnera les foules. Je suis personnellement resté hermétique à ces épanchements impudiques. Après un intermède vite expédié sur les attentats de Charlie Hebdo, c’est vers les affres de sa dépression et de son trouble bipolaire qu’Emmanuel Carrère nous emporte, oubliant l’idée d’un livre « subtil et souriant » sur le yoga pour quelque chose qui ressemble davantage à une expérience cathartique, une sorte de thérapie psychanalytique qui, au contraire de lui coûter de l’argent comme cela devrait être, lui en rapportera beaucoup. On doit reconnaître à Emmanuel Carrère la transparence, l’honnêteté et la lucidité avec lesquelles il se livre. A ce stade cependant, j’éprouve plus de sincère pitié que d’admiration.

 

C’est avec la partie sur l’île de Leros que le ton du livre change brusquement, que l’on quitte le récit nombriliste d’un homme qui s’émerveille de la vie autant qu’il en souffre, pour basculer vers autre chose, plus romanesque, plus ouvert au monde, moins autocentré. Et je dois dire que c’est à partir de là qu’Emmanuel Carrère se révèle, quand il ne parle plus que de lui mais des autres, qu’il met de côté son atroce douleur et ses vanités pour mettre en lumière d’autres destins que le sien. Toute cette partie est touchante et riche, en humanité comme en références qui peuvent s’interpréter comme des allégories, telle cette nouvelle oubliée de George Langelaan ou l’interprétation habitée que Martha Argerich a faite de la Polonaise héroïque. Alors peut-être que cet ouvrage en apparence déconstruit et égotique, aux qualités inégales, l’est justement pour illustrer qu’un cheminement de vie c’est aussi ça, une route semée d’irrégularités, de chaos et de chimères, et que pour espérer atteindre la lumière au bout du chemin, il faut simplement s’ouvrir aux autres et continuer à cheminer, jusqu’à oublier les « chiens noirs » qui grognent dans l’ombre.

 

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