"La vie devant soi" de Romain Gary : faire l'expérience du lire avec ses oreilles

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"La vie devant soi" de Romain Gary : faire l'expérience du lire avec ses oreilles

Ecoutez les auteurs lorsqu'on leur demande leur roman préféré, celui qu'ils prendraient sur une île déserte, celui qui les a bouleversé, ou encore celui qui leur a donné envie d'écrire. La vie devant soi tient la place d'honneur. Lisez les recommandations de lecteurs, de libraires: je n'ai pas réussi à trouver une critique négative  (quelques légers reproches à la rigueur...).
Il y a un consensus autour de l'histoire de Momo et Madame Rosa racontée par Romain Gary. Il y a même un Prix Goncourt. Et je ne peux que m'ajouter à la liste des bouleversés par La vie devant soi.  
Je regrette juste d'avoir découvert ce grand roman avec mes oreilles plutôt qu'avec mes yeux.
 
Pitch (4ème de couv):
"Entre Madame Rosa et Momo, c'est un amour maternel qui ne passerait pas par les liens du sang, c'est l'amitié entre les peuples juifs et arabes, c'est le poids de l'Histoire allégé par l'appétit de vivre. Le roman se passe à Belleville, vingtième arrondissement de Paris, sixième étage sans ascenseur. Momo a dix ans, peut-être quatorze en réalité. Cela fait beaucoup de chiffres pour un môme qui réinvente le dictionnaire et a le sens de la maxime: "Je pense que pour vivre, il faut s'y prendre très jeune, parce qu'après on perd toute sa valeur et personne ne vous fera de cadeaux." "IMG_20200918_123742_641.jpg
Je ne vais pas m'attarder sur le fond du roman. Tout a été dit, des milliers et des milliers de fois et bien mieux que je ne pourrais le faire. Je vais plutôt décrire cette première expérience qu'a été pour moi de lire avec mes oreilles. Enfin pas tout à fait une expérience inédite en réalité. J'avais déjà tenté le coup il y a quelques mois, les éditeurs offrant pendant le confinement quelques opportunités gratuites de se mettre à la lecture audio. Mais, agacée par les voix multiples et crissantes, modulées pourtant par feu Bernard Giraudeau (devinez le roman Smiley clignant de l'œil), j'ai lâché l'affaire au bout de quelques chapitres et suis revenue au réconfortant papier.
Mais voilà que je gagne la version livre audio de La vie devant soi (merci Cultura). Je ne pouvais  décemment pas éviter d'écouter ce roman dont il est fait tellement d'éloges. C'était l'occasion de retenter le coup, et de m'immerger cette fois pleinement dans cette autre façon de lire. Et de me mettre à la place de ceux qui n'ont plus la possibilité de le faire avec leurs yeux, parce que la maladie, parce que l'âge, parce que le handicap, tout ça, tout ça...
 
Je n'ai absolument rien à reprocher aux acteurs qui ont donné leurs voix à cette version audio. Les principaux, Bernadette Lafont pour Madame Rosa et Kamel Belghazi pour Momo, sont très justes dans leur jeu. Je mesure les monstres de techniques (et techniciens!) et le talent des acteurs pour faire passer les émotions dans des voix aussi veloutées que les coussins de mon canapé ou encore chantantes comme celles, dans mes souvenirs, qui s'échangeaient entre balcons dans le quartier de mon enfance.
Sauf que l'écriture de Romain Gary, magnifiquement ciselée telle une poésie dans la bouche de Momo, mérite d'être vue et de danser devant les yeux. J'aurais aimé pouvoir relire chaque phrase deux fois, dix fois, mille fois tellement elles sont drôles, belles, émouvantes, tristes et même parfois tout ça en même temps. J'aurais aimé adopter mon propre rythme de lecture pour laisser à mes émotions le temps de s'exprimer. J'aurais aimé tourner les pages quand je l'aurais décidé. Et plutôt que le silence qu'impose l'écoute, pouvoir rire à haute voix  en lisant "proxynète", et "travestite".  En prendre plein les mirettes de cette liberté prise par Momo avec la grammaire, la syntaxe, l'orthographe, les expressions surannées pour en faire une langue nouvelle, son outil de traduction personnalisé pour exprimer ce qu'il vit et ce qu'il ressent. 
En fait, à l'instar de Momo, j'aurais aimé avoir la possibilité d'appuyer sur "pause" ou "rembobinage" et revenir en arrière à mon gré. Pour revivre, encore et encore, certaines scènes si lumineusement dramatiques. 
Pour m'extasier encore et encore de la plume incroyable de Gary. 
 
Car malgré ce que l'on peut s'imaginer, ce n'est pas si facile avec le format audio. Qui implique de se déconnecter de l'histoire pour appuyer sur un bouton avec le risque de s'extraire de l'émotion. Et parfois même d'en arriver à s'agacer de tâtonner pour retrouver le moment exact sur lequel on aimerait revenir. Alors que tourner une page et m'aider des petits cailloux-mots semés pour retrouver une scène, pour relire un passage m'est si facile.
 
L'écoute du roman ne m'a pas empêché d'être bouleversée par l'histoire. Mais cette sensation de passivité m'a décontenancée alors que je considère la lecture comme un vrai engagement de soi ou le lecteur y met de son temps, de son énergie, de ses tripes.
Mais je reviendrai, promis craché Momo! Je rembobinerai toute l'histoire pour te lire avec mes yeux cette fois. T'accompagner au café avec Monsieur Amil et Victor Hugo, rester des heures dans la salle d'attente de Monsieur Katz sans être malade et maquiller une dernière fois les paupières de Madame Rosa. Je pourrai être là, vraiment, à côté de toi.
Et alors, j'aurai certainement de quoi faire gondoler les pages avec l'eau de mes yeux. 
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