S'adapter de Clara Dupont-Monod

S'adapter de Clara Dupont-Monod

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https://leslivresdejoelle.blogspot.com/2021/09/sadapter-de-clara-dupont-monod.html

 

" Je laisserai ta trace." 

Dans une vallée perdue des Cévennes, dans les années 90, "un jour, dans une famille, est né un enfant inadapté." Ce sont les pierres rousses de la cour, les gardiennes de cette cour, qui nous racontent l'histoire des enfants de cette famille "c'est eux que nous souhaitons raconter."

 

Au bout de trois mois, le développement de l'enfant inquiète les parents " les yeux de l'enfant caressaient les paysages et les gens. Ils ne s'attardaient pas." Le diagnostic tombe, il pourra seulement pleurer ou exprimer son bien-être, il restera un nouveau-né pour toujours avec une espérance de vie de trois ans maximum. Une malformation génétique. 

La famille comprend déjà deux enfants, l'aîné a 9 ans et la cadette 7 ans. Leur vie bascule avec la naissance du bébé, c'est la fin de l'insouciance. "Seuls face aux débris de leur cocon", chacun d'eux va réagir différemment.

 

L'aîné dont l'assurance en a fait le seigneur de l'école est un enfant "solitaire et royal, d'une assurance froide", il va raconter le monde à l'enfant, être ses yeux, développer son ouïe, son odorat, son toucher, il le prend  tel qu'il est et devient patient, attentif et protecteur. Il s'épanouit dans le joue-contre-joue, se délecte de sa peau douce et soyeuse, de son sourire... Il se donne pour mission de le protéger comme il le faisait avec sa sœur. Il a quitté brutalement l'enfance contrairement à sa sœur. Mais un jour l'enfant devra quitter la maison et la pouponnière qui le garde dans la journée pour être placé car il est trop lourdement handicapé. Il ira dans une maison à des centaines de kms d'eux. L'aîné éprouvera alors un énorme manque physique, sa souffrance sera telle que lors de ses retours pendant les vacances il ira jusqu'à ôter ses lunettes pour ne plus le voir, pour ne plus s'attacher à lui.

La cadette va ressentir de la colère dès la naissance, elle en veut tout de suite à ce bébé qui lui fait perdre l'attention de l'aîné, qui aspire les forces de tous, qui a plongé ses parents dans le chagrin et qui l'isole. Elle éprouve du dégoût, de la colère mais aussi de la culpabilité. La colère qui s'est installée en elle ne la quittera que lorsqu'elle sentira qu'il lui faut entamer un combat pour réparer sa famille au bord de la rupture. 

 

Le dernier, né après la disparition de l'enfant, sait qu'il est né pour consoler ses parents, il les protège et accepte de vivre avec l'ombre d'un défunt, d'un fantôme, il intègre " cette ombre qui ourle sa vie... un invisible compagnon installé au creux de sa vie."

 

Une fratrie confrontée au handicap. Dans ce roman aucun des personnages n'est désigné par son prénom, ils sont désignés par leur place dans la famille. Le roman est centré sur la fratrie, sur leurs sentiments et réactions qui différent suivant leur personnalité.

L'auteure explore avec finesse et sensibilité les sentiments des enfants, l'attachement profond de l'aîné pour l'enfant avec qui il devient fusionnel. "Avant, il y avait la vie, les autres. Maintenant,  il y avait son frère", le rejet, le dégout et la jalousie de la cadette, le sentiment d'usurpation du dernier qui ne peut éviter de se demander s'il serait venu au monde si son frère avait vécu et qui culpabilise d'être vivant et normal. Elle décrit comment chacun s'adapte face à cette épreuve. Tous finissent par prendre conscience de tout ce que cet enfant leur a appris, de l'amour pur dont il leur a fait don. Chacun va avoir une destinée marquée par son lien à l'enfant, l'aîné choisit de ne jamais faire son deuil, restant relié à son petit frère par le chagrin.

Il y a beaucoup d'amour dans ce roman lumineux qui ne tombe jamais dans le pathos. Le comportement de chaque enfant est émouvant et la cadette est bouleversante dans sa façon de prendre les choses en main pour sauver sa famille du naufrage. 

L'auteure nous introduit avec douceur, par la voix des pierres de la cour, auprès des membres de cette famille, on partage leurs souffrances, leurs doutes et leurs joies, je me suis sentie bien dans cette famille.

De la finesse et et de la profondeur dans l'analyse des sentiments des enfants, l'omniprésence d'une nature puissante et protectrice, les Cévennes, terre de "loyauté, endurance et pudeur", des personnages très incarnés avec notamment une grand-mère lumineuse, une écriture sublime,  des phrases d'une telle beauté que j'ai eu envie d'en relever une grande quantité... Un grand roman ! 

 

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16 Réponses 16

Re: S'adapter de Clara Dupont-Monod

Clara Dupont-Monod parle à merveille des questions sur l'handicap au sein d'une famille et d'une fratrie, dont les bouleversement peut allés jusqu' à engendrer colère et dégout mais aussi des tensions après la mort surtout lorsqu'il y a un nouveaux né qui arrive après un deuil. 

Re: S'adapter de Clara Dupont-Monod

Je n'ai pas perçu de tensions après le deuil, chacun a suivi son chemin en fonction de son caractère et je pense que la naissance du petit dernier a eu un effet rassembleur 

Re: S'adapter de Clara Dupont-Monod

@JG69 Je n'ai pas adhéré autant que vous à ce roman.

 

Voici ma chronique et les interrogations qu'elle soulève :

Ici, dans ce hameau des Cévennes, « tout était dans l’ordre » avant la naissance de l’enfant mais les pierres de cette rude région, témoins silencieux de la vie de générations d’habitants, nous racontent une histoire bien différente.

Car dans cette famille rurale, après un aîné puis une cadette, nait un enfant lourdement handicapé qui va bouleverser un quotidien porté par la devise cévenole « Loyauté, endurance et pudeur ».

Une question m’a taraudée pendant toute la lecture de ce roman, « Où sont les parents dans cette histoire ?». Et à partir de là, rien ne m’a plus semblé réaliste.

Le présent d’abord, avec cet aîné qui, à 12 ans, prend totalement en charge l’enfant, depuis la liste de ses médicaments, jusqu’au change de ses couches en passant par les repas et le bain. Avec également cette cadette, qui rejette totalement son petit frère et qu’aucun psychologue n’arrive à comprendre. Et pourquoi les parents sont-ils si inexistants ? Pourquoi ne parlent-ils pas à leurs enfants ? N’est-ce pas la responsabilité d’un père et d’une mère de recréer un équilibre face au handicap d’un enfant ?

Ensuite, le devenir de chacun m’a paru assez illogique. Cet aîné, débordant d’amour, devient un homme triste et asocial, alors que la cadette, animée toute son enfance par la haine, se révèle être une adulte et une mère de famille joyeuse et aimante.

Heureusement, arrive ce petit dernier qui va permettre à tous de renouer des rapports normaux. Mais quel poids sur ses épaules ! Difficile pour lui de grandir normalement derrière un tel vécu familial. J’ai eu du mal à adhérer à cette « happy end » et me suis demandée si, après avoir dû jouer le rôle de la seule personne responsable dans cette famille, il s’en est vraiment sorti indemne.

Non décidemment, l’incohérence des situations, ne m’a pas permis d’apprécier ce roman dont le sujet était intéressant, mais qu’une vision surréaliste de l’enfance m’a paru éloigner du possible.

 

Comme quoi, tous nos goûts sont différents.

Re: S'adapter de Clara Dupont-Monod

@JG69 @IsaPouteau Intéressant de lire vos regards croisés et si différents sur ce roman.

S'adapter de Clara Dupont-Monod

S'adapter ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️

 

 

  • Éditeur ‏ : ‎ Stock (25 août 2021)
  • Langue ‏ : ‎ Français
  • Broché ‏ : ‎ 200 pages
 
 S’adapter est un roman choral à trois voix, qui portent celle d’un frère, un enfant que le hasard a voulu différent, lourdement atteint dans son corps. On comprend le chemin de croix de la famille pour  obtenir de l’aide, dans un monde obnubilé par une normalité  qu’il définit arbitrairement. Mais là n’est pas le sujet du livre. C’est bien à la fratrie que l’on donne la parole.

 

L’ainé  se met au diapason de ce frère « inadapté peut-être, mais qui d’autre avait le pouvoir d’enrichir autant? ».  Il comprend mieux que quiconque les voies d’accès à cet enfant « qui ne pouvait ni saisir, ni parler, mais il pouvait entendre » . Il met tout en oeuvre alors pour pouvoir faire surgir sourire ou grognement de satisfaction, via cette sensibilité restreinte mais présente. Lorsque la famille obtient un placement dans une institution spécialisée, c’est un déchirement pour le jeune garçon, qui se voit dépossédé de ses aptitudes à procurer son frère la part de bonheur qu’il mérite.

 

Tout autre son de cloche pour la cadette, qui s’est réjouie un temps de l’arrivée du petit frère, jusqu’au moment où les doutes ont fait place aux certitudes. C’est sur le mode de la rébellion qu’elle hurle son désespoir, en ignorant l’enfant et en attirant l’attention sur elle-même.

 

Le dernier est né longtemps après la disparition de l’enfant. Et pourtant, ces années marquées par la présence lourde au quotidien ont laissé une empreinte indélébile sur la famille et ce qui n’est pas resté un secret reste un terrain à défricher pour comprendre.

 

 

Le récit est riche en émotions que l’autrice sait parfaitement transmettre grâce à une très belle écriture. 

Loin d’être un pamphlet contre les insuffisances d’une société normative, c’est une déclaration d’amour à cet enfant pas comme les autres.

 

Le roman décline ainsi le panel des réactions, des adaptations auxquelles nous avons recours lorsque le chemin se complique d’obstacles imprévus et déroutants. C’est aussi un bel hommage à la différence.

 

 

Citations
 
L'enfant ne pouvait ni voir ni saisir ni parler, mais il pouvait entendre. Par conséquent, l'aîné modula sa voix. Il lui chuchotait les nuances de vert que le paysage déployait sous ses yeux, le vert amande, le vif, le bronze, le tendre, le scintillant, le strié de jaune, le mat. Il froissait des branches de verveine séchée contre son oreille.
 
*
 
Il aspirait toutes les forces. Celles de ses parents et de son frère aîné. Les premiers affrontaient, le second fusionnait. A elle, il ne restait rien, aucune énergie pour la porter.
 
 
 


 
Clara Dupont- Monod est une journaliste et femme de lettres née en 1973.

 

 

Re: S'adapter de Clara Dupont-Monod

Ce roman a l'air beau. Merci pour votre coup de cœur @Kittiwake/.

Re: S'adapter de Clara Dupont-Monod

@Kittiwake  J'ai beaucoup aimé ce roman que j'ai découvert via le Prix Landerneau. Un roman à ne pas rater de la rentrée littéraire. Ma chronique est en cours. 

Re: S'adapter de Clara Dupont-Monod

@Kittiwake @clo73 @LeaCultura  Je ne l'ai pas encore lu. Mais de ce que j'ai compris pour avoir écouté l'autrice sur France Inter (où elle est chroniqueuse), il s'agit de sa propre histoire et de celle de son petit frère handicapé, aujourd'hui décédé.

Re: S'adapter de Clara Dupont-Monod

@MAPATOU En effet, elle s'en est inspirée mais l'histoire en elle-même est une fiction; L'auteure a gagné le Prix Landerneau 2021 qui lui a été décerné hier à Paris.